Excès de vitesse à Barèges en 1913
par Philippe CARRÈRE
La charge de juge de paix fut créée en 1790 par l'assemblée constituante (abolie en décembre 1958).
Le juge et ses deux suppléants étaient choisis pour leur autorité morale et élus par les habitants du canton pour deux ou trois ans.
Accessibles gratuitement par les plaignants, ils devaient régler les petits différents du voisinage, les litiges entre propriétaires et locataires, ou comme nous allons le voir les contraventions de simple police.
En 1913 c'est Monsieur Jean Sempé qui occupe cette charge dans le canton de Luz. Il eut, entre autres, à trouver une issue à l'histoire un peu cocasse qui va suivre, dont j'ai retrouvé le dossier heureusement conservé dans les archives de la famille dans la maison à Luz.
Nous sommes à Barèges en 1913, Raymond Poincaré préside la France, le tour cycliste est passé au Tourmalet quelques jours auparavant, dans la descente duquel l'héroïque Eugène Christophe cassa la fourche de son vélo qu'il répara lui-même dans une forge de Sainte Marie de Campan.
Ce jour-là, le 20 juillet, cette magnifique «Torpédo» remonte dans un train d'enfer la rue principale en direction du Tourmalet.
Mais, contre toute attente pour l'époque, la maréchaussée veillait.
Le brigadier Pierre Rancez et le gendarme Jean Larrieu de la 18° brigade de la compagnie des hautes Pyrénées, attachés au poste de Barèges, chronomètre en main ont formellement évalué la vitesse de ce bolide à 45 km/h.
Or l'article premier de l'arrêté municipal de Betpouey en date 10 juillet 1904, fixe la vitesse des automobiles dans la traversée de Barèges: «à la vitesse du pas» (Le premier code de la route national ne sera promulgué qu'en 1921).
Donc nos deux gendarmes, décident de verbaliser ce conducteur imprudent, qui d'après eux aurait «couvert une distance de 150 mètres en 12 secondes».
Malheureusement pour eux le conducteur Monsieur Gabriel Valton se trouvait être un avoué (genre d'avocat, charge qui n'existe plus aujourd'hui) à la cours de justice de Pau, qui va mettre à profit son expérience de juriste, pour se défendre et contredire les gendarmes dans leurs constatations.
En effet dès le 21juillet, il écrit au procureur de la république de Lourdes, au commissaire de police de Pau, qui faisaient probablement partie de ses relations. Il écrit également au juge de paix de Luz Monsieur Jean Sempé qui aura la charge de régler ce différend: d'abord pour s'excuser car il ne pourra pas se présenter à l'audience du lendemain à Luz par conséquent il demande un report d'audience fin octobre, et aussi pour reprendre les nombreux arguments pour sa défense.
Extraits de sa lettre du 21 Juillet 1913:
«D'ores et déjà contrairement aux déclarations, du gendarme je peux prouver
1° que ma voiture est vert clair et non pas couleur noire,
2°que ma voiture portait trois personnes et non pas deux, qu'elle est de forme «Torpédo» et non point forme baquet à deux places,
3°qu'elle était relativement très propre vu la petite distance qu'elle venait de couvrir et non point revêtue d'une grande couche de poussière.»
D'autre part, il demande des précisions quant à la position du gendarme chronométreur, qu'il avait repéré en faction devant l'hôpital,
«1° à quel point m'a -t'il aperçu?
2°de quel point partent les 150 mètres chronométrés?»
Le procureur de la république de Lourdes demanda donc au deux militaires les précisions requises par le contrevenant.
Les gendarmes reprirent donc leur plus belle plume (c'est le cas de le dire) pour rédiger un nouveau procès-verbal daté du 13 Août 1913, dans lequel ils certifient que l'automobile portant le numéro 443 B 8 a été chronométrée dans l'intervalle compris entre l'extrémité de la maison «Sassissou» et l'abattoir, «soit un parcours de 150 mètres».
Cependant dans ce document, ils deviennent plus vagues quand il s'agit de décrire la voiture:
«Il nous est impossible de donner d'autres renseignements relativement à la forme et à la couleur de la voiture ainsi qu'au nombre de voyageurs qu'elle contenait».
Un abondant échange de lettres entre le fautif présumé, le procureur de Lourdes, le commissaire de Pau et Jean Sempé eut lieu pendant tout l'été.
Le 21 Septembre Gabriel Valton le conducteur ne voulant rien lâcher, écrit une énième fois à Jean Sempé le juge pour soutenir qu'il est victime d'une erreur il menace même de ne plus remettre les pieds à Barèges, lui qui a ses habitudes à l'Hôtel Richelieu depuis des années, si justice ne lui est pas rendue: «…mais comme j'ai la prétention très légitime de prouver qu'il y a erreur et que je vais ainsi rendre service à la station de Barèges où les automobilistes fort injustement reçus ne pourraient plus vouloir revenir, je me défendrai jusqu'aux plus extrêmes limites».
Pour finir une dernière lettre du 24 Octobre nous apprend que le juge de Paix et Monsieur Fourment le maire de Barèges du moment, ont eu une entrevue, à l'issue de laquelle ces Messieurs ont décidé de classer l'affaire.
Comme nous le voyons, les temps ont vraiment changés tant pour ce qui est des contrôles de vitesse que pour ce qui est de la justice qui était rendue pour ce genre de petite affaire directement dans le canton, même si dans le cas exposé ici le contrevenant a fait jouer toutes ses relations, procureur de Lourdes et commissaire de police de Pau qui de toutes façons faisaient remonter les doléances du plaignant au juge de paix à Luz.
Ce dernier en accord avec le maire de Barèges du admettre que le chronométrage «au pied levé» ou plutôt dans ce cas-là «à main levée» de cette voiture, plus les hésitations sur la description de cette auto de la part les gendarmes étaient pour le moins aléatoires. Sans parler de la pression exercée par ce Monsieur Valton. Ils préférèrent donc laissé tomber cette affaire, fort ennuyeuse.
Pour conclure mettons en parallèle cette anecdote qui date de 111 ans, avec notre époque:
Pour ce qui est de l'excès de vitesse cela aurait été vite réglé avec un bon radar fixe ou portatif pas de discussion possible ou si peu.
En ce qui concerne le jugement on pourrait être tenté de penser que ce genre de petit litige serai plus vite réglé par une personne compétente directement dans le canton comme cela a été le cas et qu'ainsi notre justice nationale serai soulagée de ces nombreux petits dossiers de cette sorte qui encombrent les prétoires.
A mieux y réfléchir, aux vues des multiples invectives verbales et mêmes parfois physiques dont sont victimes les élus de proximité çà et là dans les communes de France, il est finalement plus sage que les magistrats soient protégés par une certaine distance.
Je vous laisse à votre tour en «juger»!