Un chef d'état à Tournaboup
par Maurice PÉLÉGRY
Cette belle histoire vraie, se déroule au mois d'août 1968, à Tournaboup, sur la route du col du Tourmalet. C'était le temps du lien, de la relation de l'amitié et de l'authenticité. Ce jour-là, un paysan de Betpouey fit déguster du mouton Toy à un adepte connaisseur du méchoui saharien. La générosité avait démoli toutes les barrières, qu'elles soient sociales, religieuses ou politiques. Un président en titre d'une république islamique africaine partageait « u famus arrépasset » avec un résident de montagne. C'était un temps ou les réseaux sociaux n'abrutissaient pas le débat public, un temps où l'on accordait de la lumière à la solitude. Les mots discernement et résilience étaient réservés aux avertis. Cette rencontre avait été imaginée par Maurice Compagnet, gendre de La Batsus, dont j'ai raconté le parcours, dans un numéro précédent. Une rencontre improbable entre Henri Destrade, So de Soulé, natif de Betpouey, nomade du Bolou, de Camou, de Piets ou des Arribères, avec Moktar Ould Daddah, bédouin du désert, né à Boutilimit et premier président de la République Islamique de Mauritanie.
Maurice Compagnet, beau-frère d'Henri Destrade, avait donc été le premier ministre des Finances du premier gouvernement mauritanien dont le président élu était Moktar Ould Daddah. Ce dernier, enfant du désert, avait grandi au milieu des sables. Francophone de conviction, il poursuivit ses études secondaires en France, à Nice et devient le premier bachelier mauritanien. En 1956, il épouse une Française, et rentre dans son pays un titre d'avocat en poche. Mais surtout, « il sut construire un État nation, en dépit d'un environnement international dangereux et du manque d'expérience qu'il partageait avec ses premiers coéquipiers », dont Maurice Compagnet. Cette exemplarité a fini par être connue dans l'ensemble du tiers monde, et même au-delà, en France, en Europe, en Chine et aux Etats-Unis. Son livre de mémoire rend compte d'une expérience unique, celle d'un homme dont le pouvoir fut créatif, parce qu'il combinait modernité, tradition, foi musulmane et une connaissance approfondie des grands de ce monde, des drames et des injustices de l'époque contemporaine. Grâce à son ami président, Maurice Compagnet rencontra de grands hommes d'État, comme Jean-François Deniau, Pierre Mesmer, Michel Debré, André Malraux Jacques Chaban-Delmas ou des présidents qui ont marqué leurs temps, européens ou africains, Charles de Gaulle, Léopold Sédar Senghor au Sénégal, Félix Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire ou le roi Hassan II au Maroc.
Dans l'ouvrage de sa vie, Moktar écrit à propos de son ami: « En formant mon premier gouvernement, je devais prendre des Européens, Je ne connaissais pas personnellement Maurice Compagnet, mais j'en avais beaucoup entendu parler.
Je savais qu'il était très attaché à notre pays et qu'il était lié d'amitié avec les principales personnalités traditionnelles et politiques du pays. Mes amis de longue date, auxquels je devais d'être entré dans la carrière politique, me l'avaient aussi particulièrement recommandé et m'avaient conseillé de lui confier les Finances. Par la suite, l'expérience allait me prouver que ce choix était le meilleur car il se révéla un excellent gestionnaire. En effet, plus mauritanien que beaucoup de Mauritaniens, il administra on ne peut plus honnêtement et efficacement nos finances. Pendant toutes ces années, j'appris à le connaître et à l'apprécier sincèrement. Malgré son caractère entier, il fut un ministre loyal, consciencieux et compétent. Comme il était devenu un bon ami pour moi, je le vis partir avec beaucoup de regrets. Retiré dans ses Pyrénées natales, il revenait souvent en pèlerinage dans ce qu'il appelait, sa seconde patrie: la Mauritanie, où il est venu mourir d'une crise cardiaque, à Nouakchott, en mars 1971. Sa mort m'a beaucoup attristé. »
Au pont d'Espagne, « Louisette » Compagnet, le président mauritanien, le futur ministre, successivement de la Coopération, de l'Agriculture, du Commerce extérieur et de la réforme administrative, également auteur d'une trentaine d'ouvrages, Jean-François Deniau et Marie-Thérèse Gadroy, catholique franc-comtoise de Belfort, première dame de Mauritanie, qui deviendra par la suite Mariem Ould Daddah.
L'hospitalité étant une des grandes règles des Maures hassanya du désert, Henri Destrade fut invité avec insistance, au pays des grands déserts. Il ne quittera jamais ni sa ferme, ni Betpouey. Il s'éteindra le 6 décembre 1973. Le président Mauritanien fut renversé par un coup d'état, en 1978 et fut emprisonné, pendant quinze mois, dans une cellule perdue dans les sables du Sahara, à l'extrémité occidentale du pays. Puis, il résida avec sa famille, en France. À l'âge de 80 ans, en 2001, il est autorisé à rentrer dans son pays, après 23 ans d'exil. Deux ans après, il décèdera, à Paris, le 14 octobre 2003.
Bibliographie: Contre vents et marées, Moktar Ould Daddah, editions Karthala.
Sources: Photographies Maurice Pélégry – Désert, Nicolas Martin Laprade 8054, Tour Operating Atalante voyages
Légendes complètes:
1 - La complicité entre Henri et Moktar un nomade du désert
2 - Henri Destrade, «So de Soulé», à Piets et à Tournaboup
3 - Devant la grange de Tournaboup. De gauche à droite: Raymonde Pélégry, épouse Destrade, Henri Destrade son mari, « Louisette » Pélégry, sœur de Raymonde et épouse Compagnet, au-dessus de Moktar Ould Daddah et Maurice Compagnet.
4 - Après avoir visité le Cirque de Gavarnie et le pont Napoléon, c'est le Pont d'Espagne, après une halte montagnarde au restaurant de la Fruitière.