Les tricâbles forestiers de la vallée du Barrada
Quand EDF dût créer une plate-forme à Pragnères pour recevoir les sapins
par Michel BARTOLI
La dernière guerre finie, l'effort de reconstruction de la France exigeait beaucoup de bois. La sapinière du Barrada constituait une ressource de bonne qualité et d'assez forte quantité pour qu'un câble puisse y être installé. Au même moment se construisait la centrale de Pragnères. Le chantier occupait l'évidente place de dépôt des arbres à leur arrivée et, pire, des lignes à haute tension allaient barrer le passage ! En effet, une ligne électrique et un câble d'acier qui devaient se croiser, ne font pas bon ménage. Ce fut Pierre Chimits, futur premier directeur du parc national et alors inspecteur des Eaux et Forêts, qui fit face à EDF qui avait mis les forestiers « devant le fait accompli » (1) . Il fallait faire valoir les droits de passage… aériens du propriétaire, le Syndicat de la Vallée de Barèges. Le 3 août 1951, « après plusieurs conférences, une solution élégante fut trouvée ». Toujours présente, juste au-dessus de la centrale de Pragnères, dans un terrain EDF, une très courte route accessible aux camions conduit à un pré aplani pour servir de débarcadère au bois descendant d'un tricâble. « L'entretien de cette route et de l'aire sur laquelle les bois seront stockés demeurera à la charge d'EDF ». La vente de la coupe (en deux parties) puis le tracé des emprises, leur coupe rase en pleine pente, la coupe des sapins et, enfin, leur débardage furent menés, entre 1951 et 1953 par l'entreprise Lombardi et Morello, d'Arudy.
Versant nord du Barrada vu depuis la crête couverte d'équipements EDF (conduite, chambre d'équilibre, station de pompage). Les zones d'exploitation sont entourées de rouge. De chacune, un tricâble en descendait les sapins vers Pragnères. En voyez-vous les emprises qui convergent vers la centrale ? Elles constituent, de plus en plus ténues car se refermant bientôt totalement, les dernières traces de ce débardage aérien. Elles ne figurent plus sur les cartes IGN actuelles. Le tiret bleu est à côté de l'une des emprises. Cherchez-la et trouvez l'autre.
Les dernières traces ? Pas tout à fait car, sur les zones d'exploitation, pour un temps encore limité comme les emprises, subsistent les souches. Elles ont 60 ans mais on peut encore y constater que les arbres avaient été abattus avec hache et passe-partout.
Sur chaque souche, est posé un caillou ! Là aussi, preuve que le chantier date des années 1950. Mais il s'agit là de la trace des Eaux et Forêts, du garde très exactement. Les arbres avaient été marqués « au corps et au pied » par le marteau des forestiers. La marque au corps était là pour que, en avançant dans la coupe, les forestiers voient quels arbres étaient déjà marqués et pour que les bûcherons voient quels arbres étaient à couper. Ces derniers devaient laisser la marque au pied afin que, lors de son opération le garde de cette forêt puisse constater que l'arbre coupé porte bien l'empreinte au pied.
Ce contrôle est nommé un récolement et, pour repérer les souches déjà vues, ledit forestier posait un caillou dessus ! Son constat officiel était réalisé par un coup de marteau – celui du garde – sur la souche. Les empreintes au pied et sur la souche ont disparu, le caillou est resté. Oui, cette technique de contrôle par les forestiers est bien à l'origine du mot « carnet à souches » !
Une des difficultés de ce chantier avait été d'amener les sapins sur la plate-forme de départ, ils devaient être halés sur un sol couvert de rochers. Comme celui de la photo deux ou trois treuils étaient accrochés aux arbres devant rester. Transportés à dos d'homme en trois parties (le moteur, le réducteur et tout ce qui sert à l'accrochage) ces treuils pesaient 80 kg au total. Le 1er février 1955, l'un des chefs de l'entreprise de débardage, Aldo Lombardi, déposera un brevet pour un réducteur de son invention avec une poulie sur laquelle, plus on tirait, plus ça coinçait sans patiner. Ce système fut testé sur le chantier du Barrada.
1: Les citations de ce paragraphe sont extraites des archives de l'Office national des forêts à Tarbes.