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À mon père modifier

par Jean-Jacques ADAGAS

Je n'avais jamais imaginé devoir écrire un texte à la mémoire de mon père.
J'exprime donc toute ma gratitude à Maurice PÉLÉGRY et à Claire RENARD de m'avoir sollicité pour un article sur Georges ADAGAS, « Figure emblématique du pyrénéisme et du Pays Toy ».
Pour répondre à ce souhait, le moment de surprise passé, j'ai longuement hésité car il y a, d'un côté, la nécessité de garder pour soi des sentiments enfants / parents qui sont du domaine de l'intime et de l'autre, la satisfaction de rendre hommage à quelqu'un qui a beaucoup compté pour nous. C'est également admettre que l'on reste le sujet d'une histoire, mais dans ces confidences, on gagne en sincérité.
Chacun d'entre nous est le fruit de ceux qui nous ont précédés, façonnés, et nous nous sommes tous construits en fonction des générations précédentes. Jules Renard (1864/1910) a énoncé cette maxime: « Un père a deux vies, la sienne et celle de son fils », et si l'inverse était vrai?

Préambule

Ma sœur Josette et moi avons pensé à celui qui est reconnu comme l'une des meilleures plumes pyrénéennes, Maurice José JEANNEL, pour nous confier quelques souvenirs. De plus, un regard croisé permet d'élargir et d'améliorer la connaissance d'une personne.
Maurice, guide de haute montagne, a publié plusieurs ouvrages, notamment « Heures Pyrénéennes » ainsi qu'une anthologie poétique de Federico GARCIA LORCA, poète espagnol fusillé pour ses idées en 1936 lors de la Guerre d'Espagne.
Maurice JEANNEL écrivait: « Un jour de l'été 1942, descendant seul du col d'Astazou par les Rochers Blancs, j'y ai rencontré un autre solitaire, un jeune homme chaussé de brodequins à ailes de mouche, un grand chapeau sur les yeux. Nous cassâmes la croûte ensemble. Il me dit s'appeler Georges ADAGAS et qu'il était de Gavarnie. Ainsi commença une amitié à laquelle seule la mort pourrait mettre un terme […].
En juillet 1945, chargé du centre UNCM, formation prémilitaire, j'eus la chance de m'y retrouver avec Georges, avec Robert DARTIGUES, René ODOD, Lucien MALUS, Jean LABESQUE et Jean BARBUT. Une équipe extraordinaire d'enthousiasme pour le métier de guides de jeunes qu'ils découvraient en le créant. Aurait-elle connu ce succès sans le moindre accident si Georges n'en avait été l'entraîneur et quelquefois le modérateur, dans sa précoce maturité?
De cet été-là, datent les premières ascensions par la cordée ADAGAS / MALUS, de ces grands itinéraires qui restent dans le Cirque « La gauche de la cascade » et « Le chandelier ».
Plus tard, Georges inaugurera la montée intégrale du cirque en enchaînant Mur, Grand Dièdre, Rochers Gris, ainsi que la première hivernale de l'arête de l'Astazou.
 »
Maurice JEANNEL continue: « Georges fut le compagnon de course fraternel, l'ami dont l'avis me fut précieux en des heures difficiles. Et le guide, qu'il voulut être avant toute chose. Le meilleur sans doute, et le plus complet de sa génération, dans la droite lignée de ces hommes qui, avec Célestin PASSET et ses collègues, ont honoré à la fois Gavarnie et le Pyrénéisme » (« Revue Pyrénéenne »).

Formation

Notre père avait été mis « dans le grand bain » de la montagne très tôt, accompagnant son père Louis ADAGAS, guide-lui aussi, ou bien courant après leurs moutons sous les Sarradets ou le Taillon. Mathieu HAURINE, le parrain de Joséphine, sa maman, était lui-même l'un des guides préférés du comte Henry RUSSELL, seigneur du Vignemale.
En outre, en 1938, Georges avait tout juste 18 ans lorsqu'il suivit un pré-stage d'aspirant-guide avec le grand Roger FRISON-ROCHE ; il était guide, conférencier, explorateur et auteur de nombreux ouvrages dont « Premier de cordée », qui évoque la figure du guide et son face à face avec le client, et « Les montagnards de la nuit », qui parle de la montagne dans le cadre de la seconde guerre mondiale.

Ce stage se composait de:
- Quatre représentants de CAUTERETS: François BOYRIE, Louis BATAN, Paul PONS, Joseph LAPLAGNE
- Deux représentants de BAREGES: Jacques FOURTINE et François VIGNOLE (tout à droite sur la photo)
- Trois représentants de GAVARNIE: Henri CASTAGNE, Grégoire TRESCAZES et Georges ADAGAS.

Son grand ami Jacques CARLIER, lui aussi engagé dans un réseau de résistance pour les passages en Espagne en 1942/1943, a couru la montagne avec lui pendant cinquante ans. Il lui disait souvent avec un sourire complice: « Toi, Georges, dès que tu ne vois plus le Piméné, le Marboré ou le Taillon, tu es perdu ! », car il avait pour ces sommets et son pays un total attachement, mais il est bien connu que ce sont les arbres qui ont les racines les plus profondes qui montent le plus haut…

Plus tard, un autre pré-stage d'aspirant guide avait été organisé, sous l'autorité d'Armand CHARLET (1900/1975), l'un des guides les plus brillants du XXème siècle, appelé aussi « Le Prince des Guides » ; il a réalisé 3000 ascensions, avec de nombreuses premières dans le massif du Mont-Blanc, ainsi que l'Aiguille Verte (4122 m) plus de 100 fois dans sa carrière. Il existait entre mon père et lui un respect et une admiration mutuels.
Ce stage fut suivi notamment par Jean LAPLAGNE, de Cauterets, et Umberto Robert FLEMATTI. Dans son livre « Flematissime », il évoque le passage à pied à l'âge de six ans au col du Petit Saint-Bernard (2188 m) pour rejoindre son père déjà émigré en France, accroché à la main de sa mère avec la faim et la peur comme compagnes… Il aborde aussi ses exploits aux Grandes Jorasses et au sommet du Mont-Blanc lors de premières hivernales encordé avec René DESMAISON: quel parcours extraordinaire !
Peut-être que la manière de Georges de rendre hommage à ceux qui avaient participé à sa formation était d'aider et d'encourager des jeunes dans la voie de moniteur ou guide de haute montagne ; nombreux sont ceux qui m'en parlent encore aujourd'hui.

Le secours en montagne

À l'époque d'après-guerre et les décennies qui ont suivi, le secours à Gavarnie s'appuyait sur la présence d'un centre UNCM (Union Nationale des Centres de Montagne) dont mon père était le responsable technique : beaucoup de jeunes guides avaient été formés à cette école. La présence de mes parents pratiquement à l'année faisait que beaucoup de montagnards venaient solliciter, à la maison même, les conseils de mon père, ou chercher du secours lorsque les pyrénéistes n'étaient pas rentrés à l'heure.
Étant enfants à ce moment-là, ma sœur Josette et moi avons en mémoire certaines soirées où nos grands-parents restauraient, encourageaient ou consolaient les familles dans l'attente de la mise en œuvre d'un secours. Ensuite, mon père rassemblait quelques bonnes volontés et partait parfois la nuit, avec souvent des issues heureuses, parfois tragiques. Il faut noter qu'alors, tout se faisait à pied (transport de brancards et de matériel) et souvent après une journée de travail pénible de guide à l'Astazou, au Marboré etc. Il faut préciser que les secours étaient effectués gratuitement, par simple devoir et par dévouement. Les choses ont fort heureusement évolué grâce à l'hélicoptère, à la technique du treuillage, au téléphone portable…
Si Georges a été à l'origine du secours en montagne à Gavarnie, de nos jours, les secours restent toujours difficiles car toutes les faces les plus verticales sont régulièrement gravies en toute saison, ainsi que les cascades de glace en hiver ; mais tout cela est beaucoup plus structuré avec la présence du PGHM et du détachement Montagne des CRS au poste avancé de Gavarnie.

La famille

Nous avons connu un drame de la montagne, avec le décès de mon frère Guy à l'âge de 42 ans. Malgré sa bonne connaissance du milieu montagnard, très bon grimpeur, de surcroît ayant réalisé en premier de cordée la plupart des courses du massif, moniteur de ski, et Garde du Parc National, il a été emporté par une petite coulée de neige.Guy ne refusait jamais et même proposait de faire plaisir en guidant en montagne, gratuitement, tous ceux qui le désiraient: famille, amis, connaissances… Pour ma part, je lui dois quelques belles courses et me souviens de ses encouragements, de sa patience, car je n'avais pas, comme lui, beaucoup de compétences dans ce domaine.
Dans l'organisation des familles montagnardes de l'époque, trois ou quatre générations vivaient sous le même toit: c'était le cas chez nous. Cela avait des avantages et quelques inconvénients… on apprenait et on transmettait beaucoup à la table familiale ; on devait trouver un équilibre entre les hommes et les femmes, les jeunes et les anciens ; dans cette hiérarchie pyramidale, mon père et sa mère Joséphine étaient les piliers de la maison ; ma mère Brigitte et son beau-père Louis avaient heureusement un caractère doux et arrangeant, et dans leur grande délicatesse et leur humilité, parvenaient toujours à régler les petits problèmes qui pouvaient survenir…
Pour accompagner un tel personnage, notre mère Brigitte, femme discrète et pudique, a été d'un grand soutien, celle qui l'a soutenu dans ses entreprises, avec confiance, fidélité et sagesse. Le destin envoie parfois quelques signes : Georges et Brigitte se sont mariés le 1er février 1947, et Georges est décédé le 1er février 1987, 40 ans plus tard, jour pour jour…
Georges avait un caractère entier ; il mettait tout en œuvre pour atteindre ses objectifs, c'était un visionnaire, et lorsque sa décision était prise, il était peu probable qu'il changeât d'avis.

Concernant notre éducation, nous n'avons aucun souvenir de corrections physiques, comme il était l'usage à l'époque (gifle, martinet, coup de béret…) ; mais son imposant physique, sa force morale et son regard « bleu glacier » (observation de ma sœur Josette) – parfois accompagné d'un bienveillant et malicieux sourire – suffisaient, sans doute pour adoucir la punition…
Les repas étaient l'occasion de se retrouver et chacun racontait ses occupations journalières : mon père, lui, parlait bien sûr de son travail, des difficultés de la course, des conditions difficiles sous l'orage, la neige, du manque d'entraînement des clients, de ses relations avec ses collègues, des imprévus qui pouvaient subvenir. Nous écoutions ses récits religieusement et nous avons peut-être appris là le sens du devoir et l'envie d'aider les autres.

L'absence

Notre père partait en montagne chaque jour en tant que Guide à 4 ou 5 heures du matin, et rentrait en fin de journée pour démarrer une deuxième journée de labeur (fauchage, récolte des foins, soin aux animaux), secours en montagne, gestion de la commune (adjoint au maire François TRESCAZES). Son absence l'auréolait de mystère et notre imagination comblait le vide… Nous l'idéalisions.
Ma mère Brigitte, dont l'amour et l'engagement envers sa famille étaient indéfectibles, ainsi que mes grands-parents, avaient en charge notre quotidien, notre garde et le suivi de notre éducation.

De plus, nous étions pensionnaires au lycée d'Argelès-Gazost, et lui passait ses hivers à Saint-Lary avec notre mère en tant que responsable des moniteurs de ski à l'UCPA. Cette absence ne nous a pas traumatisés mais avec le recul, j'ai aujourd'hui le regret d'avoir manqué de temps avec lui pendant mon enfance, de ne pas lui avoir témoigné suffisamment, même s'il me semble qu'il le percevait, mon respect, mon admiration et mon amour, souffrant personnellement d'une timidité quasiment maladive. À cette époque, les relations parents/enfants étaient beaucoup plus distantes dans l'expression des sentiments.

La mairie

Régulièrement élu à la mairie de Gavarnie, Georges a vécu une trahison de la part de l'un de ses co-équipiers, par des transactions déloyales ; il en avait été très affecté, lui qui s'était tant impliqué pour son village : il a notamment participé très activement à la création de la station de ski, au terme d'un long combat. Son but était de fixer les habitants à Gavarnie afin d'assurer la survie du village pour deux générations supplémentaires. Ses actions d'élu lui ont valu l'obtention de la médaille départementale pour services rendus aux collectivités locales (au cours de sa vie, à plusieurs reprises, 30 ans en tant que conseiller municipal, adjoint au maire, syndic).

Résistance

En 1942 et 1943, Georges s'est beaucoup investi dans le réseau de Résistance « Andalousie », avec ses amis Rémi LOHSE et Jacques CARLIER, sous l'autorité de Gérard DE CLARENS, réseau qui s'organisait depuis Paris, jusqu'à la frontière espagnole, et dont mon père était le dernier maillon pour franchir la haute montagne avec les candidats à l'évasion.

Dans la vallée de Gèdre/Héas, les familles CULOUSCOU, NOGUE, SABATUT et quelques isolés étaient une autre branche du réseau Andalousie. Sur Barèges, un autre réseau fonctionnait sous l'autorité de François VIGNOLE et son équipe. L'équipe de Gavarnie a connu là des heures passionnantes, exaltantes ; seule ombre au tableau : Rémi LOHSE a été « cueilli », peut-être sur dénonciation, et envoyé dans les camps de concentration de BUCHENWALD. Si Gérard repose au Père-Lachaise, Rémi et Jacques sont au cimetière de Gavarnie, près de nos familles, signe de leur amour pour les Pyrénées et les Pyrénéens.

Profession

Les nombreux clients qu'il avait accompagnés, en plus des stagiaires UCPA, étaient souvent des gens de la « haute société »: avocats, professeurs, intellectuels, hommes politiques ; il a notamment conduit Jacques CHABAN-DELMAS (qui fut premier ministre, maire de Bordeaux, président de l'Assemblée Nationale, grand résistant, le plus jeune général de France en 1944) et son épouse, au sommet du Vignemale. Il avait également guidé au sommet du Marboré Joseph SZYDLOWSKI, créateur de la firme TURBOMECA, personnage remarquable. Celui-ci était en repérage puisqu'il souhaitait quitter la France avec sa famille car il avait entendu « le vent mauvais se lever » ; juif polonais, il voulait fuir le nazisme en cette période troublée de l'été 1942.

Sans doute en souvenir de cette mémorable journée, Joseph SZYDLOWSKI baptisa plus tard ses nouveaux moteurs d'avion des noms de « Piméné », « Astazou », « Marboré ».D'habitude, on souffre en montagne ; mais les liens de la corde unissent les hommes. A la maison, toute sa vie, les visiteurs venaient saluer Georges, évoquaient les courses d'antan, demandaient des renseignements sur l'état de la montagne ou des conseils sur telle ou telle voie…

Les inter-saisons étaient dédiées à d'autres tâches ; même si mon père savait tenir la plume (quelques articles de revues de montagne et des archives manuscrites en attestent) il aimait, comme beaucoup d'hommes de cette génération, être un bon manuel. En effet, pour être bien adapté à la vie en montagne, il fallait être de tous les métiers : maréchal-ferrant, bûcheron, agriculteur, maçon pour restaurer les murets entourant la petite propriété, ou même un peu boucher (agneaux, isards). Sa force et son adresse suscitaient toujours mon admiration.
Il ne prenait jamais de vacances, seulement quelques journées de loisir pour la chasse à l'isard en montagne. Il disait qu'il fallait « les faire courir » pour éviter maladies et consanguinité et contribuer au dynamisme et à la survie de l'espèce.
Malgré tout, il est resté jusqu'à la fin de sa vie un homme humble face à la montagne : son comportement et sa tenue vestimentaire l'indiquaient ; excepté le port de la casquette blanche de guide et moniteur, il portait le « knicker », le béret et parlait le patois.
On lui avait attribué de nombreuses récompenses de ses actions (guide, conseiller technique Jeunesse et Sports, mairie…) ; il n'en parlait jamais, mais celle qui occupait son cœur et son esprit était celle du secours en montagne, « la seule dont il portât quelquefois la rosette » (Maurice JEANNEL).

Conclusion

Christian CRABOT et Jacques LONGUE, dans « Hommes et femmes célèbres des Hautes-Pyrénées », écrivaient au sujet de Georges : « Rugueux et chaleureux, c'était un pyrénéen authentique et un ami sûr ; le dernier combat qu'il mena contre la maladie, fut celui où il donna les plus grandes preuves de son élégance et de son courage ».

À la fin de sa vie, notre père écrivit sa dernière lettre à Maurice, qui, selon lui, « représente trop bien son tempérament dont la tendresse aimait se cacher sous le voile d'une fine ironie » ; en voici un extrait: « Ma sortie cet automne à Bellevue a été une grande joie, mais aussi quelle tristesse… en pensant au passé et à ma forme physique d'antan. Je pense aussi souvent à tous ceux qui nous ont battus de quelques longueurs de corde: Robert et Mimi DARTIGUES, Georges CHABOT, Arnaud FAVE, François CEREZA, IGLESIAS, Lucien MALUS et d'autres… J'espère qu'ils auront pu convaincre le Grand Tenancier là-haut de nous réserver deux places au dortoir des Guides de montagne, spécialement aménagé à côté du Purgatoire ».

Photographies: les photos sont prises dans l'album familial

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