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Vivre et travailler au pays modifier

Raphaëlle JESSIC

par Maurice PÉLÉGRY

Raphaëlle, dessine-moi une histoire…
Comme vous allez très certainement le découvrir, «Vivre et travailler au pays» n'est pas toujours de tout repos. Ce jour de juillet est annoncé très beau et rendez-vous est pris avec Raphaëlle Jessic à 8 heures précises, sur le marché de Barèges, encore tout enveloppé de brume. Même si elle commence à être bien connue dans la vallée de Labatsus, son nom reste encore confidentiel pour beaucoup. Dès que l'on se hasarde à compléter en disant «…tu sais c'est celle qui écrit Myrtille pour les enfants», le domaine devient alors plus familier. Une partie de la famille de Raphaëlle est bien implantée dans le village de Betpouey. En effet tout le monde connaît la grande famille Majesté. Laurent Majesté, un des pionniers de notre association, est l'oncle de Raphaëlle. Elle quitte très jeune le pays Toy, même si elle revient régulièrement en vacances à Betpouey, et après un crochet par la Normandie, à l'âge de 13 ans, comme elle dit: «elle est réintroduite dans son milieu naturel». Comme elle avait étudié l'allemand en première langue, elle poursuit tout naturellement par la pratique de cette langue à l'université. Attirée par la science du marketing, elle suit une formation de tourisme et marketing à Pau. Sur ce marché de Barèges, je suis toujours dans le brouillard et je me hasarde à poser une première question: «Comment dans l'environnement que tu as connu, tu édites maintenant des bandes dessinées pour enfant?». La réponse est inattendue: «Sur un malentendu. En fait à l'école je n'écrivais pas du tout et j'étais même plutôt paralysée par la rédaction». Il fait encore frisquet, un premier badaud se présente. Pour mieux cerner le personnage, je reste très attentif à l'acte de vente. Elle explique: «Ce sont des albums surtout pédagogiques. C'est très important de sensibiliser les enfants à la lecture. C'est la raison pour laquelle, il faut tout d'abord leur proposer des images. Ces livres permettent aussi aux enfants de découvrir la montagne, comme on ne la connaît pas», la montagne Toye de préférence. Cette explication s'appuie sur tous les supports proposés sur l'étalage. Il y a bien entendu Myrtille, la «vedette» mais aussi Quentin le bouquetin, Colie le border, Néo le patou et aussi Gaston le mouton. Ces deux derniers, écrits en rimes sont très drôles. Les enfants aiment bien.

Il est difficile de taire aussi l'existence de Laurent le Berger, issu d'une histoire vraie de son cousin, célèbre berger de Viella. Je suis alors le témoin d'un acte commercialement réussi. Je ne connais pas personnellement des auteurs qui font les marchés. En fait, comme nous allons le voir, Raphaëlle fait tout, de la création à la diffusion en passant par l'édition. Pour être complet, il faut dire que dans l'énumération de son parcours professionnel, des plus atypiques, elle s'est expatriée quatre années, en Guyane, à Sinnamary. Je ne sais si vous connaissez le village amérindien de Sinnamary, mais quand on est à la recherche du dépaysement, on peut dire que Betpouey, même une journée d'automne est battu. Durant la Révolution Française, ce lieu a surtout été connu pour les déportations effectuées par les Thermidoriens qui «exportèrent» de nombreuses personnes en Guyane. Cette bourgade, qui a vu naître Henri Salvador, servait de base à Raphaëlle pendant son travail au centre spatial de Kourou. Elle s'est alors occupée des relations publiques qui ont entouré 40 lancements auxquels elle a collaboré. Ces différents séjours ont bien évidemment enrichi son parcours. «C'était génial ajoute-t-elle et je suis rentrée à contrecœur». Nous la retrouvons aux Deux-Alpes. C'est alors la naissance de sa fille.

Raphaëlle est une totale autodidacte. Quel a été l'élément déclencheur de ce beau parcours? Elle répond: «Un pur hasard. J'ai rencontré un jour, ici à Barèges, un éditeur breton qui éditait des guides touristiques». L'idée s'est alors mise à occuper son cerveau. Elle sort son premier livre en 2006. C'est un guide touristique qui répertorie le patrimoine du département. Curieusement cela n'avait pas encore été référencé: «Je ne savais pas alors ce qu'était un livre. Il a fallu que j'apprenne tout». Pour financer son premier tirage, elle n'a pas eu le choix, elle crée sa propre régie publicitaire.
Son «esprit» marketing l'a alors bien aidée. Par un sage souci de tout maîtriser, elle apprend à travailler sur des logiciels, inconnus auparavant. Elle réalise elle-même ses photos. Mais le chemin est long jusqu'au produit fini. Il est surtout semé d'embûches, tant on arrive à croiser des personnages peu recommandables. Elle persiste néanmoins face aux très nombreuses difficultés qui se présentent et elle devient auteur, éditeur avec sa propre maison d'édition, «De plaines en vallées».

Un jour, sa fille Ambre, lui demande de lui écrire une histoire. C'est la naissance de Myrtille. Elle est alors à Betpouey, un vrai retour à ses racines, puisqu'elle a racheté la maison de sa grand-mère. Guidée par son instinct marketing, elle précise: «Je n'ai pas le choix, mais surtout je n'ai pas le droit de me planter, car je finance tout. Je dois créer non seulement quelque chose qui marche, mais surtout qui sorte de l'ordinaire et qui puisse plaire aux enfants». L'idée lui vient alors d'associer le joli minois de la marmotte, c'est mignon, à la couleur sucrée du fruit local. Afin de trouver un premier illustrateur, et influencée par une amie graphiste rencontrée en Guyane, elle a l'idée de lancer un concours dans une école de Montpellier. Elle propose alors, pour son premier numéro, à Myrtille de s'adonner au ski, sans penser un seul instant à une suite. Mais son initiative a tellement plu, que les aventures de Myrtille en sont au 9ème tome. Entre-temps, elle a plein d'idées: «Je dois créer, je n'ai pas le choix. Les idées arrivent sans une vraie logique», elle les laisse alors «mijoter» dans le faitout». Elle profite du centenaire du Tour de France en 2010, pour s'essayer dans un autre registre. Elle sort alors plusieurs ouvrages, jusqu'au dernier, magnifique sur le Pic du Midi. À l'écoute de son récit, je suis en permanence attiré par une très grande énergie. Certes c'est une «bosseuse» et quand on a sa propre entreprise, on ne peut pas regarder sa montre, car la route est longue avant d'arriver au produit fini. Mais tout n'a pas toujours été un Bastan apaisé. Il est difficile à ce sujet de ne pas évoquer l'année sombre de 2013. Raphaëlle a tout perdu du fait des caprices de l'Arrise en colère. Avec cette crue, tout son stock a été détruit. Comme si cela ne suffisait pas, elle a aussi dû faire face à deux diffuseurs défaillants. Le premier oublie de lui payer ses factures avant de déposer son bilan. Le second vend sa société et lui réclame des pénalités sur les invendus. Son principe était simple, moins il vendait de livres, plus il gagnait de l'argent. Bien heureusement, après deux années usantes d'une longue procédure, elle gagne et retrouve son argent et son honneur. Le milieu de l'édition n'est pas toujours des plus honnêtes. Aussi depuis, elle diffuse toute seule et contrôle ainsi le processus de la création à la diffusion. En l'occurrence, durant l'été sa diffusion s'effectue derrière un stand des marchés locaux. Certes aujourd'hui Myrtille reçoit un succès légitime. Les Espagnols de passage lui ont demandé la collection dans leur langue. En réponse, elle propose «La Vuelta de Miguel» en hommage au grand cycliste, bien rangé sur l'étalage à côté du «Tour de Louison». Sans attendre, allez visiter le catalogue de sa très belle création, les éditions «De plaines en vallées». Cela vous mettra sûrement en appétit. Mais cela, elle l'a anticipé également, puisqu'elle vous propose le bel ouvrage des recettes oubliées de nos montagnes, élaborées par le truculent chef cuisinier Gérard Bor. Ce matin, à Barèges, on lui demande la collection en langue basque. C'est très réconfortant. Lors de notre entretien, à plusieurs reprises, j'ai ressenti une tendance à minimiser ce qu'elle fait: «Je n'ai pas l'impression de faire quelque chose d'exceptionnel», pourtant quelqu'un qui écrit ce n'est pas donné à tout le monde. Elle me répond «Si j'y suis arrivé c'est que c'est faisable». Ce n'est pas de la fausse modestie. Sans évoquer, comme elle le fait, le syndrome de l'imposteur, je pense tout simplement qu'elle n'a pas conscience du résultat et du succès actuel. De plus, même si cela semble moins compliqué qu'au début, cette aventure dure depuis 19 ans! Certes son parcours a été chaotique et elle tient à préciser: «Je ne sais pas comment je suis encore là, je suis une éditrice en marge. J'aimerais bien faire une pause, au bord de la mer par exemple». Il est vrai que l'effet calmant, apaisant, pastoral et sédatif de Betpouey a ses limites. Au bout d'un moment, cela peut produire l'effet inverse, et donne l'envie de bouger.

Il est certain aussi que quand on est chef d'entreprise, les 25 premières années de cotisation ne sont pas celles qui sont les plus profitables. La brume s'est levée, le soleil apparaît et dévoile peu à peu le beau massif de l'Ardiden. Sur cette belle place de la fontaine de l'ours à Barèges, le monde des curieux s'épaissit et je sens que je dois libérer la place. Je tente une dernière question: «Si tu devais porter un regard sur ces 19 années passées?». La réponse claque, aussi précise et claire qu'inattendue: «C'est une aventure passionnante. Si c'était à refaire, je ne le referais pas, car c'est une prise de risque permanente. Les personnes qui vendent des produits prennent moins de risques. Moi c'est différent, je crée, si je me trompe sur un livre, les conséquences sont graves. J'ai et je n'ai eu aucune aide, tout ce que j'ai investi c'est mon argent. Je fonctionne toute seule, si un ouvrage peine à séduire, j'en ai 2000 sur les bras. Je suis aussi en permanence à la recherche d'un juste milieu. Par exemple, si je propose un livre trop cher, je ne le vends pas. En fait je le referais parce que j'adore ce que je fais mais la raison me dirait de faire autre chose».
Le mot de la fin Raphaëlle: «Quand je serai grande je ne ferai pas ça, je ferai un métier plus tranquille» … Parole de marmotte!

Merci pour ce bel échange, Raphaëlle. Je ne peux m'empêcher de te soumettre ces paroles du magnifique chanteur Cubain, Compay Segundo du groupe Buena Vista Social Club. Un gros havane au coin des lèvres, il aimait à répéter à l'envi: «Je connais la recette pour réussir sa vie: avoir un enfant, écrire un livre et planter un arbre. L'idée est que ces trois-là survivront grâce à vous. Ils seront votre héritage. Dans un esprit d'espoir, ils vivront longtemps après votre passage et aussi profiteront à beaucoup d'autres».

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