par Ph. CARRÈRE, Ph. LEBLANC, Maurice PÉLEGRY et Claire RENARD
Introduction faite par Claire Renard
: Genèse d'un article pour «
En Baredyo».
17 septembre 2022, une cérémonie officielle place du 19 mars 1962, du «
beau monde», journaliste présent comme il se doit. Soleil. Discours.
Philippe Leblanc demande à Claire Renard
: «
vous avez vu l'enseigne? Le bateau? Vous savez pourquoi un bateau?»
Claire pas du tout au courant annonce
: «
euh, pour faire joli?»
Rire de Philippe
: «
Ce n'est pas n'importe quel bateau. Son nom est «Vallée de Luz». C'est une histoire qu'il faut absolument retrouver, nous avons là un beau filon pour la revue!»
«
La Vallée de Luz» (en ce temps là cela faisait chic d'écrire Henry et non Henri
!)
Seulement tout est à faire, qui saurait
? Comment et où chercher
? Il faut du temps pour être disponible efficacement, certains d'entre nous travaillent pour la revue déjà plus de 24h sur 24, en doutiez-vous
?
Idée géniale
: les pages de «
En Baredyo» sont là pour ça
!!!
D'où l'accroche dans l'édito de juin 2023 et à partir de là, quelle accélération
!
Circuit Raymond Capdevielle, Anne-Marie Marchand, Philippe Carrère, Marie-Louise Menvielle, «
Zaza», Philippe Leblanc, Maurice Pélégry et centralisation sur les boîtes de Claire Renard.
Nous ne pouvions trouver terreau plus fertile que la découverte de Philippe Carrère, sans oublier bien évidemment, vous allez retrouver l'engagement féministe de votre chargée de communication, l'aide oh combien efficace de Laurence, son épouse, elle réalise les recherches internet, que de temps passé avant de trouver la bonne ouverture
!
Nous tous, Rédaction et lecteurs de «
En Baredyo» ne pouvons que remercier chaleureusement ces nouveaux adhérents contributeurs enthousiastes.
Et pourquoi Maurice, me direz-vous
? Ma réponse
: il est un bourreau de travail dans tellement de domaines et en particulier dès qu'il s'agit de généalogie ; aussi vous pouvez être sûrs qu'aucune erreur ne s'est glissée dans les arbres généalogiques qui lui sont passés sous les yeux et ce même en l'absence regrettée de Joël Adagas.
Maintenant les écrits sérieux pour conclure les multiples échanges faits entre eux au fur et à mesure des découvertes et corrections qu'elles entraînaient.
La toute première étape, grâce à
Philippe Leblanc, sans encore de corrections historiques, pour que vous, lecteurs, vous puissiez mieux réaliser toute la progression faite ensuite.
L'artiste sur bois, Mathis, a réalisé de nombreuses plaques de rue pour des commerces ou des particuliers. Pour ces derniers, l'enseigne correspond souvent à une sorte de nom de maison actualisé, c'est alors un pic, un lieu que l'on aime bien
: Létious, les Cimes…
Il y a toutefois place du 19 mars 1962 à Luz, face à l'entrée de l'église, une enseigne qui a de quoi intriguer les curieux puisqu'elle représente un voilier.
«
Un voilier à Luz, c'est n'importe quoi, qu'est-ce qu'il a fait celui-là, il a descendu l'Yse peut être ; ici, c'est la montagne, pas la mer» en a dit un vieux Toy…
Mais c'est pourtant une histoire vraie. On trouve une mention sur le voilier «
Ville de Luz» et sur la pancarte elle-même «
maison Sempé». La famille Sempé fut une grande famille de Luz qui s'est éteinte à cause de la grande guerre (on trouve deux Sempé morts pour la France sur le monument aux morts proche), mais il existait (et existe toujours) une branche de Sempé à Bordeaux.
L'un de cette famille issue de Luz, fut un grand et important armateur de Bordeaux. Il fit construire un fameux «
trois mats»: «
Luz Saint Sauveur» qui fit commerce avec l'Inde au comptoir de Pondichéry. Également le bateau «
Vallée de Luz» qui faisait le trajet Bordeaux-Pondichéry en 1852 et transportait notamment des missionnaires. Il fit graver un bateau «
sus ét cap casau» de sa maison à Luz. Peut-être ont-ils transporté Jean Laborde d'Auch (1802-1878), grand aventurier, vers l'Inde
? Jean Sempé est cité parmi les fondateurs de l'hospice de Luz. Cette famille n'est pas citée parmi les armateurs ayant participé à la traite négrière de Bordeaux, traite qui était de toute façon terminée à cette époque, la fin de l'esclavage datant de 1837. La Révolution française de 1789 l'avait supprimée une première fois et Napoléon 1er rétablie ensuite. Pour ceux qui ne le connaissent pas, le dictionnaire Français-Occitan de Pierre, Simone et François Pujo est très intéressant, car il comporte aussi de nombreux points d'histoire.
Le mieux toutefois pour satisfaire sa curiosité était de frapper à la porte de Philippe Carrère, héritier des Sempé qui a fait réaliser cette plaque.
Philippe Carrère par lui-même
:
Je ne suis pas du pays Toy, j'habite Agen. Depuis le mariage de Paul Sempé (qui lui l'était bel et bien) en 1923 avec Jeanne, la sœur de ma grand-mère, toutes deux agenaises de souche, notre famille n'a cessé de fréquenter la vallée été comme hiver. Mes grands-parents avaient fait construire en 1950 au lieu-dit Balarounques un chalet type EDF, démoli et remplacé dans les années 80 par des petites bergeries (une est restée dans la famille). Mes parents se sont mariés en 1952 à la Chapelle de Saint Sauveur.
Ai-je besoin de vous préciser que, adepte d'escalade (premier mur de la cascade en 1972 avec Joseph Adagas de Gavarnie), de randonnées et de pêche à la truite, j'ai parcouru les sommets, les chemins, les lacs et les ruisseaux du pays depuis ma plus tendre enfance.
Je pense, avec tout cela, être bien enraciné dans notre cher Pays Toy...
Paul et Jeanne Sempé n'ayant pas eu d'enfant, ils léguèrent leurs biens à mon père, Jean, qui était le filleul de Paul Sempé.
La vie accomplissant son funeste destin me voici depuis quelques années déjà, propriétaire à mon tour de cette maison, de ses archives et de son histoire intimement liée à celle du pays.
Le résultat final, la totalité ou presque, devant être attribuée à
Philippe Carrère.
Pour comprendre la présence de ce fier «
trois mats», il est nécessaire de faire au minimum la généalogie de la famille Sempé, étymologiquement «
Saint Pierre».
Du mariage en 1785 de
Simon Sempé de Luz (1761-1818) avec Dorothée
Marcou de Gèdre (1757-1833) naquirent
Jean (1788-1852) et
Joseph-Henri (1802-approx.1870).
La descendance de
Jean Sempé resta fidèle au pays Toy. Il eut sept enfants
: dont
André,
Bernard (époux de Jeanne, Henriette Lacrampe),
Jean,
Henri (époux de Rose Sassissou),
Marie,
Jeanne (épouse de Auguste Sales),
Justine,
Charlotte (épouse de Henri Vergez-Bellou de Gèdre).
André,
Bernard eut quatre enfants, dont un garçon
Jean,
Justin,
André (1854-1933) ; celui-ci épousa Clara Prospérine Vignau, décédée en 1896. Jean Justin André et Clara Prospérine eurent pour fils
Henri Joseph (1890/1914 cf. monument aux morts de Luz) et
Bernard André (1887/1918 Idem). De son remariage en 1898 à la sœur, Marie Vignau, de feue son épouse, naquit
Paul Victor Jean (1900/1974), mon grand-oncle par alliance avec qui s'éteindra cette branche.
Quant à
Joseph-Henri, il partit chercher fortune (qu'il trouva d'ailleurs) à Bordeaux où il eut quatre enfants, dont un seul garçon. Je n'ai pas la date de son départ de Luz et peut-être le fit-il en plusieurs étapes. Ce qui est sûr c'est qu'en 1821 il était déjà établi à Bordeaux.
Pour la généalogie de cette branche je m'arrêterai là car je ne dispose pas d'autres éléments précis. Peut-être que des descendants de cette lignée s'y retrouveront et pourront compléter ces recherches
?
Donc vous l'aurez compris le lien avec le bateau est là
:
Joseph-Henri Sempé devint armateur sur le port de Bordeaux, créa une société maritime «
SEMPÉ et Cie», prit part à la vie du port en tant que membre du bureau et assureur maritime. Il eut, à ma connaissance, huit navires: le «
Léocadie & Anna», le «
Rose-Marie-Louise», le «
Jeanne & Joseph», le «
Charlotte» («
trois mats barque» de 700 tonneaux Bordeaux 1863), le Damblat, le Sumatra, le Virginie et Gabrielle et un qu'il nomma en l'honneur de sa vallée natale «
Vallée de Luz» sorti des chantiers «
Chaigneau et Bichon» à Bordeaux en 1852.
Ce navire était un «
trois mats barque» (terme consacré, voir document «
Les Acteurs du milieu maritime en 1862» par Alain Clouet) de 400 tonneaux (ou 300 selon les sources
?), qui déployait fièrement son fanion «
Vallée de Luz» particulièrement dans les ports des Indes
: Pondichéry, Madras et Calcutta.
Joseph-Henri Sempé garda toute sa vie, malgré l'éloignement relatif à l'époque, de très forts liens avec Luz et sa famille restée au pays.
Il se fit construire un immeuble à Saint-Sauveur et il y venait régulièrement en vacances, il faisait aussi des cures à Barèges.
Un lien très fort l'unissait à l'un des fils de son frère Jean qu'il appréciait particulièrement, pour cette raison, mais aussi parce qu'il faisait du commerce avec lui. En effet André-Bernard était comme son père l'épicier (au sens large) du pays. J'ai trouvé dans les abondantes archives de la maison Sempé place du 19 Mars 1962, maison qui appartenait d'ailleurs à André-Bernard (voir écusson central du balcon S&B entrelacés) une abondante correspondance d'Henri avec son neveu, relative à leurs rapports commerciaux et familiaux, mais aussi à la vie du pays Toy qui préoccupait beaucoup le bordelais.
Les Luzéens de l'époque venaient donc acheter chez André-Bernard Sempé, des denrées venues du bout du monde (riz, sucre, épices, café et autres) débarquées à Bordeaux par les marins du «
Vallée de Luz», puis acheminées par chemin de fer jusqu'à Tarbes (1ère ligne Bordeaux-Tarbes en 1852) et pour finir en charrette jusqu'à Luz. Il y avait aussi du vin de Bordeaux je vous rassure, il est souvent question de barriques dans les comptes des deux hommes, aussi de morue salée, car un des navires de la compagnie allait pêcher dans les eaux de Saint Pierre et Miquelon.
Le «
Vallée de Luz» faisait aussi le transport de voyageurs.
Nous avons trouvé dans Wikipédia ce récit d'un passager, Augustin Bourry, prêtre missionnaire embarqué pour les Indes le 12 Août 1852 ; il trouva la mort au Tibet en 1854
:
Traversée pour l'Inde d'Augustin Bourry avec le «
Vallée de Luz».
Ce 12 août 1852, de nombreux habitants de sa paroisse ont fait le déplacement. Augustin Bourry est ému de cette marque d'attention à l'occasion de son départ en mission. Il prend le train pour Bordeaux avec les confrères des M.-E. envoyés en Inde: Clovis Bolard, François Thirion, Jean-Denis David, François-Xavier Digard, Charles Dallet. Ils embarquent sur le Vallée-de-Luz. Augustin emporte avec lui des livres d'anglais, d'hindoustani, de tibétain, un fusil et un accordéon, tous objets réclamés par Nicolas Krick déjà en Inde du Nord d'où il compte gagner le Tibet.
Le voyage est long et Augustin Bourry souffre souvent du mal de mer. Le Vallée-de-Luz mouille au cap de Bonne-Espérance le 4 novembre 1852. La traversée est aussi l'occasion pour Augustin Bourry de partager la vie de gens étrangers à l'Église, notamment les matelots dont la pratique religieuse est quasi nulle. Le 20 le Vallée-de-Luz accoste enfin à Pondichéry, la première escale en Inde, le 26 décembre 1852 après cent vingt-quatre jours de navigation, le 21 Mgr Bonnard accueille les voyageurs.
Augustin découvre le pays et la chaleur tropicale. La nudité des Indiens, loin de le choquer comme celle des statues et des tableaux de La Madeleine, le touche.
Le 9 janvier 1853, il reprend la mer pour Madras. Il y séjourne du 14 au 30 janvier. Le 4 février 1853, il gagne Calcutta où des religieux lui font bon accueil. Il poursuit sa route jusqu'à Guwahati le 22 où l'attend Louis Bernard, lui aussi des Missions Étrangères de Paris. Il tombe malade et doit garder le lit pendant plusieurs jours.
(Les curieux liront la suite sur le net...).
J'ai choisi deux lettres de Joseph-Henri à son neveu André-Bernard, dans lesquelles j'ai relevé quelques passages. Nous sommes en 1854 et 1862 sous le second Empire.
Lettre du 13 Novembre 1854(photo 6)
Il le félicite pour la naissance de son fils (Jean, futur papa de Bernard, Henri et Paul) et lui annonce que son cousin Hippolyte est lui aussi papa depuis ce matin d'un beau garçon «
notre nom ne se perdra pas».
Il se plaint de sa santé
: crise de rhumatismes et de goutte au deux pieds.
Il réprimande son neveu qui relaye des fausses rumeurs qui sont proférées à son sujet dans le pays (?), il tempête au sujet de son «
avoué» Cousté chargé de gérer ses affaires, dont il n'a aucune nouvelle.
Il est question d'un sac de riz en route pour Luz, apporté par «
La vallée de Luz» et «
nettoyé et blanchi» à Bordeaux.
Enfin il demande à son neveu «
si la misère se fait sentir dans le pays, s'il y a des familles bien nécessiteuses, et combien se paye le vin, le pain, le blé et le milloc» (gâteau à base de farine de maïs et d'œufs).
Lettre du 18 Février 1862 (photo 7)
Il le félicite car «
c'est la première fois que tu satisfais au complet à mes demandes».
Il l'avertit qu'il lui a envoyé sa montre par Amélie Lafont d'Esterre (la fille de Louis Sempé (?) baigneuse à Barèges).
Cette montre devait être en réparation à Bordeaux, il lui fait moult-es recommandations pour la remonter à heures fixes.
Il lui indique qu'il lui a envoyé un sac de café, et «
un autre sac de poivre lourd, mélangé de café et de girofle. C'est ce qu'on appelle des «balayures» que l'on ramasse au fond des cales quand il ne reste plus de fret. Tu as le temps de faire trier à la main».
Il lui demande de prévenir Sabatier de Tarbes, qu'il recevra sous peu de la morue séchée, une «
futaye» de pain de sucre et des caisses de vin pour Bernard et lui (pour sa maison de Saint Sauveur).
Ceci est un exemple tiré de la bonne vingtaine de lettres envoyées entre juin 1852 et avril 1864, par Joseph-Henri à son neveu André-Bernard, toutes émaillées de références à la vie de l'époque tant à Luz qu'à Bordeaux, où des noms connus du pays, lieux-dits ou patronymes apparaissent souvent.
Bien que l'enveloppe ait été déjà inventée à Paris en 1841, Henry écrivait sur papier bleu clair très fin, qu'il pliait et cachetait avec une gommette au nom de sa compagnie afin d'écrire l'adresse sur la partie restée vierge. Remarquez le tampon «Hy SEMPE et Cie» en haut à gauche. (photo 8)
Voilà chers amis l'histoire, malheureusement incomplète, je le regrette, de ce navire qui porta fièrement le nom de notre vallée jusqu'au bout du monde, grâce à la destinée inattendue d'un Toy du XIXe siècle.
En plaçant cette enseigne à la vue de tous, j'ai voulu exciter la curiosité et le questionnement, afin de partager ce patrimoine familial tout en rendant hommage à cet homme du passé, qui malgré sa réussite, n'oublia jamais sa vallée natale et ses racines pyrénéennes.
NB
: En plus c'est un bel objet qui représente, vous l'aurez sûrement remarqué, un hublot de navire. Merci encore Monsieur Mathis.
Sources: «Les acteurs du milieu maritime en 1862» par A. Clouet, Wikipédia, une généalogiste d'Argelès dont j'ai oublié le nom (qu'elle veuille bien me pardonner si elle me lit) et mes archives personnelles trouvées dans la maison Sempé.