Ils parlent du pays toy
Portraits de trois passeurs de mémoire
par Maurice PÉLÉGRY
Maggy entre Mer et Montagne
Native des Hautes-Alpes, Maggy a manifesté très jeune une soif d'horizon, elle voulait avant tout voir loin. C'est la raison pour laquelle, elle passe son diplôme de monitrice de voile. En toute logique, nous la retrouvons, en montagne, monitrice à l'UCPA de Barèges. Quand on lui demande, pourquoi ce poste, elle répond: «Je voulais me rapprocher de l'Atlantique!». En dehors du fait qu'elle ait une particularité de pigeon voyageur, Maggy a plusieurs talents qu'elle exerce tous avec autant de passion. Selon la situation, elle peut être interprète car elle est aussi professeur d'anglais, photographe, agent immobilier ou journaliste. Elle anime également régulièrement depuis 2014, un très beau site intitulé Luz Barèges Gavarnie. Toutes ces occupations sont le plus souvent entrecoupées par des voyages, comme celui qu'elle évoque avec bonheur, aux Saintes, en Guadeloupe. Au cas où, elle garde aussi un petit port d'attache secret en Bretagne. Quand elle exerçait à Barèges dans l'agence immobilière d'Olivier Delerue, l'agence Pyrénées Séjour, elle écrit un texte enrichi d'une photo de saut à l'élastique du regretté Manu Corret. Elle envoie alors aux journaux, cet article «pour rigoler» avec la photo qui représente le sauteur en forme de petite étoile. Elle était loin de se douter que ce clin d'œil serait à l'origine de sa bascule pour le journalisme. En effet, à la suite de cette parution, la presse locale repère vite notre narratrice dont elle apprécie beaucoup la façon d'écrire. Elle devient alors de plus en plus insistante. Maggy souhaite avant tout préserver sa liberté. Après avoir repoussé de nombreuses tentatives, elle finit par accepter et devient correspondante, à la condition de parler uniquement de Barèges qu'elle baptise avec ironie: «le secret le mieux gardé de la France». La Dépêche du Midi et la Nouvelle République des Pyrénées ayant depuis fusionné, elle conserve son exclusivité pour Barèges, depuis 2013, tout en partageant l'événementiel du pays Toy, en bonne entente et en bonne intelligence avec Philippe Leblanc, l'autre correspondant. Passionnée également de photographie, elle vient de terminer une belle exposition «L'eau sous toutes ses formes» qui a été remarquée dans les maisons du Parc National et également aux Thermes de Saint-Sauveur. Quand elle ne peut voir «son horizon», Maggy ne regarde jamais bien loin, elle prend ce qui se présente. Arrivée donc depuis bien longtemps en pays Toy, son ambition, en dehors de sa propre découverte est de faire connaître ce beau pays à ses propres habitants. Quant aux paysages, elle est émerveillée par leur beauté et surtout par la particularité envoûtante qu'ils ont de laisser toujours voir différemment de la veille, l'attrait de leurs vallées. Ses trois enfants, Gwendy qui anime avec talent la librairie «Plume» à Esquièze-Sère, Iris dont les photos vous donnent envie de feuilleter tout l'album et Jonathan le référent du tout récent Hang'Art de l'autre côté du pont de Luz, tous les trois nés au pays, sont également bien ancrés dans nos montagnes, ils ne veulent plus les quitter. Je lui demande alors, pourquoi cet attachement au pays Toy? Elle répond sans hésiter: «Je me plais beaucoup dans cet endroit, même si on ne voit pas l'horizon (sic). Sa proximité de l'Atlantique par rapport aux Alpes a été le déclencheur, mais maintenant c'est aussi à cause de la beauté de la nature avec des sites grandioses à portée de la main et surtout les gens. Cette vallée est pleine de personnes intéressantes aussi bien parmi les locaux que les gens d'ailleurs en France ou de l'étranger. Il y a une bonne ambiance. Quasiment tout le monde se connaît, c'est un genre de cocon. C'est aussi un endroit très attaché à ses traditions par conviction, pas seulement pour plaire aux touristes». Tout est dit, alors peu importe qu'il se nomme Alizé ou Balaguère, bon vent Maggy.
Photo 1: Maggy Vincent-Brandicourt vue par sa fille Iris
Photo 2: Pour le pays Toy: les deux correspondantsLa Dépêche du Midi et la Nouvelle République des Pyrénées, Philippe Leblanc et Maggy Vincent-Brandicourt
On le surnomme «le loup blanc»
À la question, pourquoi «le loup blanc»? il répond: «Normal, je m'appelle Philippe Leblanc, Ph.L au bas des articles de la Dépêche ou Nouvelle République. J'avais rajouté le H de Philippe car il y avait alors une journaliste, Patricia Lagaillarde, aujourd'hui retraitée, qui signait de même». Originaire de Châtellerault dans le Poitou, il arrive en pays Toy, «au siècle dernier comme il dit…» en 1974, par l'intermédiaire du Service Civil International (SCI). C'est une ONG (Organisation Non Gouvernementale) qui organise dans plus de 40 pays, des projets de volontariat contribuant à la construction de la paix. Fondée en 1920 par l'ingénieur suisse Pierre Ceresole, c'est la plus ancienne des associations de chantier. La SCI pose des actes qui associent la réflexion au travail manuel. Par la suite, en 1990, il rejoint les équipes rédactionnelles de La Dépêche du Midi. En binôme avec Maggy, il est aujourd'hui correspondant pour Luz-Saint-Sauveur et le reste du pays Toy, en bonne entente avec sa collègue. Nous essayons de faire plus ample connaissance avec cette fonction incontournable qu'est un correspondant. Philippe témoigne: «Le correspondant n'est pas vraiment un journaliste. Ce dernier, diplômé d'une école ou pas d'ailleurs, est un salarié du journal. Le correspondant est ancré dans un territoire, une commune, ou une vallée. Il est aussi considéré comme un indépendant même s'il est attaché à un journal en particulier. Comme le journaliste, il écrit ses articles et un correspondant comme moi est généraliste. Il peut s'agir d'une assemblée générale ou d'activités d'associations, d'un conseil municipal, de travaux, exposition, spectacle, fête, compétition voire fait divers. Il existe des correspondants spécialisés en sport ou en culture comme Dimitri Germain, professeur qui a couvert le festival de jazz à Luz. Le rôle premier du correspondant et c'est ainsi que je le conçois, est de parler de son pays» Malgré une très grande concurrence des réseaux sociaux, notamment auprès des jeunes, la presse régionale est encore lue, bien heureusement. Philippe ajoute: «Le pays toy est avec elle visible dans tout le département». Mais ce métier est parfois éphémère. Il suffit d'un changement à la tête d'une organisation ou d'une contradiction et un contact peut être perdu. Philippe tient à rajouter que son «fonds de commerce» s'est amoindri et les informations ayant attrait à Luz aussi, car ce n'est plus un canton, il n'y a plus de communauté de communes ou de Sivom du pays toy. Il faut aussi parfois aller à la recherche de l'information. Le correspondant est un témoin, il relate des faits, sans prendre position, même s'il peut néanmoins donner son avis. Il ne doit pas non plus être un «béni oui, oui» mais il doit respecter un certain devoir de réserve. Au début de cette aventure, en 1990, il était plus jeune de tous, peut-être le plus ancien maintenant puisqu'il a survécu à la crise quand Dépêche et Nouvelle République ont fusionné les pages locales. «Au départ, c'est mon épouse Catherine, qui a pris la relève de Claire Bennasar quand celle-ci est devenue secrétaire principale de la mairie de Luz. Elle avait accepté car être correspondant, c'est aussi un bon moyen de s'intégrer, de connaître du monde, de s'enhardir. Il faut avoir avant tout envie d'écrire. Si mon épouse signait, et tapait les articles à la machine, ce qu'elle faisait bien mieux que moi, je la remplaçais et j'écrivais souvent. À l'école, mes points forts étaient la rédaction et la philosophie. Je me chargeais du journal du lycée qu'on avait lancé avec quelques-uns et je collaborais aussi en dehors à une petite revue régionale. Par contre c'est vrai que je ne suis pas fort pour la discussion. Finalement, j'ai fini par prendre à la Dépêche, la place de Jacky Lhâa qui ne pouvait pas continuer à cause de son métier. J'ai probablement été le premier ou un des rares en tout cas à cumuler Nr et Dépêche». Après 33 ans de correspondance, Philippe, a été contraint pour continuer cette vocation, de s'adapter à tous les nouveaux standards numériques. De fait, l'ordinateur a remplacé le bloc et le stylo, mais bien heureusement de tels personnages continuent, avec passion et abnégation, de nous informer sur ce qui se passe au pays. Respect.
Brigitte Bellocq, une passion pour le patrimoine local
À l'annonce de son patronyme, peu de gens du pays Toy vous répondront: «Oui, je la connais» En effet Brigitte Bellocq reste d'apparence discrète, sauf si elle est sollicitée pour parler du patrimoine local. Elle devient alors guide-conférencière. Cette propension à transmettre a commencé dans la région parisienne. Après des études de tourisme, elle travaille pour un tour-opérateur en France et aussi à l'étranger. D'origine bretonne, elle n'a pas peur de quitter sa région natale pour prendre la route, et s'adonner à son plaisir de rencontrer des personnes de tous horizons. Durant la saison estivale, elle encadre des séjours de découverte et son activité étant en sommeil pendant la saison d'hiver, elle travaille alors dans des centres de vacances. C'est comme cela qu'elle rejoint le centre de la CCAS (Caisse Centrale d'Activité Sociale pour le personnel des industries électriques et gazières) de Saint-Lary. C'est là qu'elle rencontre son futur mari, Christian originaire lui de Pierrefitte-Nestalas. Le couple réside alors en vallée d'Aure où Brigitte continue l'animation et l'accueil du centre de vacances l'hiver et poursuit néanmoins l'encadrement de circuits culturels durant la saison estivale. En 1982, Christian est alors muté au centre CCAS de Luz, devenu depuis Cévéo, comme chef de cuisine et il finira sa carrière en pays Toy. Soucieux de se rapprocher de la famille, le magnifique écrin de Sère va alors compter la famille Bellocq comme nouveaux résidents. Ce n'est bien entendu pas par hasard que le couple a construit près de l'église de Sère, dont Brigitte affectionne particulièrement de raconter l'histoire. En effet, le guidage et l'accompagnement l'intéressent plus que les agences de voyages, même si elle affectionne toujours l'animation et l'accueil de groupes.
En 1984 et 1985, à la suite de son installation à Luz, elle poursuit sa formation de guide grâce à un cycle d'études mis en place par la Chambre de Commerce et d'Industrie des Hautes-Pyrénées. À cette occasion, le contact et les formations intenses dispensées par des érudits locaux reconnus vont définitivement la convaincre et lui permettre de déboucher sur l'obtention d'un diplôme de guide du patrimoine. Elle cite spontanément sa reconnaissance à trois membres de la Société d'Etudes des Sept Vallées, Jean-Pierre Bove, Jean-François Le Nail ancien directeur des archives départementales où le docte et brillant résident d'Esquièze-Sère, membre du comité directeur de «En Baredyo» Dominique Henri Laffont. Cette formation d'accompagnateur culturel, lui a ainsi permis d'exercer comme guide régional pour les Hautes-Pyrénées. Avec les dix autres diplômés, elle se constitue en association intitulée, les guides culturels pyrénéens. Cette association, devenue s.a.r.l, dissoute depuis la pandémie du Covid, a fonctionné de 1985 à fin 2021.
Brigitte Bellocq continue d'exercer individuellement son métier avec passion en gardant le lien avec quelques collègues encore en activité dans le département. Elle n'a pas a priori de thèmes préférentiels. Ses choix d'accompagnement se réalisent en fonction des opportunités qui se présentent. Ils sont alors aussi variés que l'accompagnement d'un groupe pour une visite de Gavarnie que d'être sollicité par une chaîne de télévision nationale pour présenter les thermes de Saint-Sauveur. Je lui demande alors si elle a une référence ou un auteur préféré. Elle répond: «Non pas vraiment, tout me plaît. J'ai beaucoup de références comme Jean Bourdette, Marcel Lavedan, Jean-François Soulet et ses différents livres sur les Hautes-Pyrénées, dont l'incontournable ouvrage collectif «Bigorre et Quatre Vallées» et plus récemment le collectif «Pyrénées, état des lieux» toute la collection de la Société d'Études des Sept Vallées aussi, sans oublier Raymond Rivière-Chalan, le colonel Bernard Louis Jean Druène ou l'abbé Galan. Ce que j'aime avant tout, c'est rechercher des personnes-ressources. Je collecte alors beaucoup d'informations pour faire ma propre synthèse». Je sens tout de même au timbre de sa voix, que l'église de Sère revêt pour elle une faveur particulière. À la façon dont elle évoque, le retable baroque attribué à Jean Brunelo, le siège historique de l'archiprêtré, le bâtiment qui a reçu la famille comtale bien avant la création du château Sainte Marie, on devine que cet édifice roman à trois nefs, qui remonterait au XIème siècle, retient toute son affection.
Elle reste néanmoins très souvent prudente dans son discours, en s'obligeant parfois d'utiliser le conditionnel. Pour exemple elle me rappelle l'expertise faite des sépultures découvertes à la suite des travaux de la route de Sère. Certains détails recueillis comme la position des corps pouvaient laisser penser à une civilisation dès le 8ème siècle. De trop longs travaux ont précisé qu'une datation est très difficile et que ces sépultures pourraient être plus tardives dans le Moyen Âge. Même si elle avoue avoir traversé une période difficile durant laquelle le téléphone sonnait peu, la patience commence enfin à payer. En effet, elle développe des contacts plus réguliers qui lui sont transmis soit par l'Office du tourisme de Luz ou l'agence touristique de Gavarnie soit plus particulièrement par les mairies qui font office de lien. Par sécurité, elle garde des attaches avec Saint-Lary et le Pays d'Art et d'Histoire des vallées d'Aure et du Louron, ainsi qu'HPTE (Hautes Pyrénées Tourisme et Environnement), des hôteliers, des autocaristes … Elle intervient également pour les Office de tourisme à Cauterets, Lourdes et même à Tarbes. Dans cet entretien, je suis face à un paradoxe, celui de la prudence d'une femme réservée et celui de la même personne qui s'anime et devient loquace, dès qu'elle parle de son métier. Elle ajoute: «J'aime avoir contact avec le public. J'ai comme projet de continuer à développer des animations. Mais ce qui me plaît avant tout, c'est de partager ma passion pour le patrimoine local avec des gens du pays. J'aime le mettre en valeur en le rendant accessible à tout public. Tout cela dans un contexte d'échanges bien entendu». Le pays Toy est avant tout un pays de tradition orale. Trop de souvenirs se transmettent à l'intérieur d'une même famille ou bien auprès de connaissances proches. Cette rencontre montre que Brigitte Bellocq, guide-conférencière du pays Toy s'inscrit dans la droite continuité de ces traditions.
Photo 5: Brigitte montre la grosse clé de la porte d'entrée devant le superbe chrisme de l'église de Sère.
Photos: : Philippe Leblanc et Maurice Pélégry