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La vallée oubliée modifier

par Albert PUJOL-CAPDEVIELLE

Pendant très longtemps, le pays Toy, que vous connaissez ou croyez connaître, a été déterminé autant par son histoire que par la vicissitude de ses accès. La vallée a ainsi vécu coupée d'un certain monde et résolument tournée vers l'Aragon plutôt que la Bigorre.

Jusqu'à la fin du moyen âge et même après le traité des Pyrénées voulu par Mazarin pour fixer la frontière sur la ligne de partage des eaux, Toys et Aragonais vivaient en symbiose de part et d'autre des Pyrénées, ce qui n'a rien d'étonnant pour des montagnards partageant largement la même culture et la même façon de vivre.

En ces temps-là, le fond de la vallée du gave était un pays profondément hostile et difficile d'accès pour les Toys du Bic de Plaa.

La forêt était omniprésente et il était plus facile pour les Aragonais d'investir les estives d'Ossoue, d'Aspé, de Coumely ou d'Estaubé, ce dont ils ne se sont jamais privés, considérant en avoir la jouissance légitime.

Cette situation a commencé à évoluer quand les Toys ont entrepris à partir du 15ème siècle de, progressivement, coloniser leur pays au-delà du Pas de l'Échelle en installant des germs annonciateurs de futurs hameaux et communes.

Mais, les chamailleries récurrentes qui s'en sont suivies entre bergers Toys et Aragonais pour la jouissance des estives, faisant régulièrement l'objet d'accords dits de «lies et pacheries», n'ont jamais ralenti le flux des échanges frontaliers de toutes sortes et les passages des ports de Boucharo, Pinède, ou de la Canau étaient assidûment fréquentés en toutes saisons en profitant de l'appui des hospices de Gavarnie où d'Héas, longtemps tenus par les Hospitaliers de St Jean.

C'est d'abord par ces itinéraires très accidentés que l'on pénétrait le plus souvent en pays Toy.

L'intérêt des Toys pour leur pays légitime n'a vraiment commencé à poindre qu'avec l'émergence providentielle, dès le 17ème siècle, d'une villégiature thermale, à Barèges d'abord et plus tard à Saint Sauveur.
Le col d'Ourdis (aujourd'hui du Tourmalet), peu utilisé jusqu'alors, est devenu le passage obligé, à la belle saison, des gens de cour et autres vrais éclopés, au départ de Campan et il a fallu rapidement aménager, côté Barèges, un chemin d'accès pour voir circuler de façon assez confortable les moyens de transport de l'époque, en ce compris ceux aussi extravagants que les chaises à porteur.

Dès la mauvaise saison venue, le pays Toy retrouvait son calme et son isolement, désormais perçu par certains comme une contrainte insupportable.

Il existait pourtant un vieux chemin pour rejoindre le Labéda voisin, peu utilisé, connu sous le nom de chemin de la Scala.

Laissons parler Jean Bourdette, dans ses Annales des sept vallées du Labéda:
«Le chemin qui, autrefois, conduisait du Labéda en la vallée du Barège, côtoyait et remontait le gave sur sa rive droite jusqu'à la source ferrugineuse d'Aygua-Rouya; là, le défilé déjà étroit le devenait encore bien davantage et sur une longueur d'un kilomètre environ, la montagne de la rive droite formait une muraille presque verticale qui plongeait dans le gave et barrait le passage, sans laisser pas même le peu de place qu'il eut suffi à un hardi piéton.

De temps immémorial, les montagnards contournaient cet obstacle infranchissable par un sentier qui, partant d'Aygua-Rouya, s'élevait péniblement sur le flanc de la montagne en décrivant des lacets jusqu'au plateau qui surmontait la muraille verticale; à partir de là, il allait parallèlement au gave jusqu'à l'endroit où finissait la muraille, puis descendait encore par des lacets jusqu'au bord du gave, qu'il continuait à côtoyer sans grands obstacles jusqu'au vallon de Luz
»
.

Je vous laisse imaginer l'inconfort de pareil cheminement, qu'il n'était même pas possible d'aborder avec une monture, réservé de fait à d'authentiques montagnards et sans doute plus aux bergers du massif.
Finalement, ce sentier s'est largement perdu, sauf en partie haute où il reste parcouru par quelques intrépides chasseurs.

Au 18ème siècle, en effet, l'administration territoriale de Louis XV, personnifiée par l'intendant Antoine Mégret d'Étrigny a décidé de mettre un terme à l'enclavement de la vallée et le franchissement du problématique défilé d'Aygua-Rouya a été résolu en abordant la rive gauche du gave.

C'est en 1746 que l'ouvrage, accessible à des voitures attelées, fut achevé, sous la conduite de l'ingénieur Pollart.

Donnons la parole à Marcel Lavedan, dans son ouvrage «Les vallées du Barège»: «après le pont de Theil (au sortir de Soulom), le tracé emprunte la rive droite. Du Carrot de la Trécherie, il arrive au pied de l'ancienne Escala de Barège, mais, la laissant à sa gauche, il franchit le gave sur un pont et revient sur la rive gauche qu'il suit jusqu'à un autre pont (d'Arsimpé), revient encore sur la rive droite qu'il ne quitte plus jusqu'à Luz, après avoir franchi le torrent deràs Artigues sur le pont de Meyabat; on pouvait rester sur cette rive en passant par Chèze, Saligos, Sère et Esquièze, mais Pollart décida de faire construire les ponts de la Hiéladère et de Pescadère toujours sur le grand gave».

Le pont de la Hiéladère a été emporté par la crue du gave consécutive à la débâcle du lac d'Héas en 1788 et rebâti sur demande de la belle fille de Napoléon 1er. Il est connu aujourd'hui sous le nom de pont de la reine Hortense.

Les vestiges de la route d'Étrigny restent visibles pour un œil averti empreint d'une certaine nostalgie…

C'est à partir de 1858 et pendant une durée de cinq années qu'eurent lieu les travaux aboutissant au tracé actuel de la route de Luz.

Des travaux hors normes ont eu raison du verrou d'Aygua-Rouya et permis d'atteindre la mine de Chèze sur la rive droite du gave.

Il faut croire que Napoléon III s'était vraiment pris de considération particulière pour la vallée en menant à bien ce chantier fondamental et quelques autres, que personne ne peut oublier. Avec lui, la «vallée oubliée» a enfin pu connaître son véritable essor et d'aucuns ont pu penser que cette acception n'était plus qu'une connotation d'un passé à jamais révolu.

Mais peut-on en être véritablement sûr?

Il reste tentant de penser que ce que la royauté et l'empire ont fait pour la vallée, la république n'est pas capable de le faire.

Quand on connaît les atermoiements actuels pour la protection efficace de la route de la gorge du gave de Pau qui mène au pays du Barège, je ne dois pas être le seul à penser que ce beau pays reste toujours la vallée oubliée des gens qui nous gouvernent.
Photo A P-C

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Pont de Meyabat, dit pont d’enfer - Photo Pierre Lavantès

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Pont d’Arsimpré (sur carte IGN : pont du plaa) - Ph. P. Lavantès

Pont d’Arsimpré (sur carte IGN : pont du plaa) - Ph. P. Lavantès

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