Le Hang'Art d'Esquièze-Sère
Entre rêve et réalité
par Maurice PÉLÉGRY
C'est une chose que de caresser un projet, voire un rêve. C'en est une autre que de faire le nécessaire pour qu'il se réalise. Eh bien à Esquièze-Sère c'est dorénavant plus qu'une réalité, c'est une certitude.
Pourquoi? Quand on prend la peine de quitter l'axe routier national et de se déporter de quelques mètres en direction de cette bourgade, on réalise très vite l'importance du travail accompli. Dès les premiers pas effectués, il me revient aussitôt la célèbre phrase du célèbre philosophe stoïcien Sénèque: «Ce n'est pas parce que les choses sont difficiles que nous n'osons pas, c'est parce que nous n'osons pas qu'elles sont difficiles» À Esquièze-Sère, force est de constater que les équipes municipales en place, sous le pilotage du maire Patrice VUILLAUME ont véritablement osé et ont grandement bousculé les habitudes, pour créer un véritable effet paradoxal entre la montagne et ses clichés traditionnels d'une part et la modernité dérangeante des arts contemporains d'autre part.
Quand on prend le temps de visiter les villages du pays Toy, la première chose qui nous frappe est la beauté et la propreté de ces écrins de montagne. Oui nos villages sont beaux, et le mérite en revient à tous les maires et leurs collaborateurs qui ont fait un effort de restauration considérable ces dernières années. C'est bien le cas d'Esquièze-Sère où je me suis rendu pour visiter la dernière restauration qui porte le nom de HANG-ART.
L'équipe municipale de ce village sous l'impulsion de son maire Patrice VUILLAUME a en effet entrepris dès la première mandature en 2014 un vaste projet de requalification urbaine. Dans un entretien accordé au journal la semaine des Pyrénées, Patrice VUILLAUME précisait en 2021 quelle était l'idée de départ: «Nous voulions redonner une image de village, revaloriser le patrimoine et créer une activité destinée aux touristes afin de les fidéliser. En remontant les gorges de Luz-Saint-Sauveur, Esquièze-Sère est le premier village que l'on traverse. L'entrée de la commune n'était pas à la hauteur des autres grands sites du pays vers lesquels la route mène.» Comment donc inciter les visiteurs à faire une pause à Esquièze-Sère. Un nouveau parking très vaste leur est dorénavant proposé à deux pas du précédent qui faisait ombrage à la magnifique gare de l'ancien tramway. Tout le cœur de village a donc été repensé et le résultat mérite de sincères louanges. Même le trajet de l'eau a été pris en compte et le petit ruisseau qui descend de Sainte-Marie joue à cache-cache entre les trottoirs. L'autre pari était de proposer une rupture avec les traditions et les habitudes. Toujours dans l'optique de diversifier l'offre touristique de la vallée, il sera alors décidé de miser sur la culture et de réhabiliter l'ancien garage de tramway pour en faire un centre d'art contemporain. Croyez-moi, il fallait oser. L'équipe d'Esquièze-Sère s'est appliquée une démarche de disruption, concept de succès utilisé par les états-majors de très grandes firmes, comme Danone, Sony ou autre Apple. En deux mots le concept est simple. Au lieu de proposer du toujours plus de la même chose selon des conventions établies et bien connues (par exemple: plus on fait de publicité sur un produit, plus on a de chances d'en vendre davantage), essayons de réfléchir et de concevoir en rupture en favorisant l'axe de la vision. Le «toujours plus» aurait imposé de rester dans la continuité connue et de créer un autre musée ou une autre exposition galerie avec de l'art rural, pastoral, traditionnel ou montagnard qui existe déjà. Le résultat est là et la disruption est totale: pas besoin de se précipiter à Bilbao car Esquièze-Sère a dorénavant son petit Guggenheim Toy. C'est peut-être là que réside la grande dimension de la Vision.
L'objet principal donc de cette visite était bien le HANG-ART, lieu symbolisé par un mot-valise imaginaire formé à partir des deux mots Hangar et Art. Loin de vouloir rappeler ici la genèse de cette réalisation, très longuement commentée par ailleurs, il est bon de se remémorer quelques dates, afin de mieux comprendre le résultat final.
Par obligation, l'architecture extérieure du bâtiment a été respectée et le HANG-ART vient terminer la rénovation du centre bourg et succède aux anciens locaux vétustes de la DDE. Il date du début du XXe siècle (1901) au tout début de la mise en service de la ligne de tramway entre Pierrefitte-Nestalas et Luz-Saint-Sauveur.
La concurrence croissante des autocars et des voitures fait que cette ligne de Luz n'a jamais connu le succès de celle de Cauterets. Moins d'un demi-siècle après son inauguration, elle cesse son activité en 1949. Une partie des bâtiments désaffectés est récupérée par les services de l'Équipement puis la mairie.
On peut juger sur les deux photos (photo 5) le changement de ce bâtiment. En bas, l'ancien bâtiment Le HANG-ART sans le local de service de la DDE
L'inauguration fut effectuée le 9 mai 2020. Ce bâtiment est très agréable et lumineux. En plus des façades murales d'exposition, des parois de séparation creuses et ingénieuses, pour permettre de stocker des œuvres ont été montées sur roulettes afin de pouvoir moduler les différents espaces.
«Baptisé HANG-ART, ce lieu est dédié aux arts visuels et à la création contemporaine, s'est donc installé à la place de l'ancien hangar à wagons. Ainsi réhabilité, cet espace a pour vocation d'accueillir des œuvres et des artistes, des habitants et des touristes». Une rencontre avec le maire de Toulouse, Jean- Luc MOUDENC a permis de solidifier une relation durable en utilisant tous les leviers mis en place par le ministère de tutelle.
En effet, comme le précise le site de ce ministère: «Créés en 1982 à l'initiative du ministère de la Culture, sur la base d'un partenariat Etat-Régions, les FRAC (Fonds Régionaux d'Art Contemporain) constituent un outil original et essentiel de soutien à la création, d'aménagement culturel du territoire et de sensibilisation du public, notamment par la mobilité des collections qui les caractérise. La diffusion des œuvres, leur circulation à travers les expositions, leur visibilité grâce aux publications contribuent à la diffusion et à l'exportation de la culture française. Contrairement aux musées ou aux centres d'art, les FRAC ne peuvent être identifiés à un lieu unique d'exposition. Ce sont des patrimoines essentiellement nomades. Ce principe de mobilité des collections des FRAC les définit comme des acteurs essentiels d'une politique d'aménagement culturel du territoire visant à réduire les disparités géographiques, sociales et culturelles et à faciliter la découverte de l'art contemporain par le public le plus large possible¹».
La première exposition proposée en lien avec le fameux musée des Abattoirs de Toulouse portait le nom significatif de «Lever de rideau». Fin 2021, le Toulousain Guillaume GABANTOUS qui travaille le verre de pare-brise et le matériel de montagne, prend la suite. J'ai pour ma part eu la chance de découvrir la troisième proposition de l'Association Galerie 21 de Toulouse. Cet ensemble qui a été bâti autour des 4 échos a été démonté le 14 mai dernier.
Il était en fait «une corde picturale tendue au sein du HANG-ART, par 4 virtuoses des éléments». La notion des 4 éléments que sont la terre, l'air, l'eau et le feu a été le principe de base de cette création exposition qui a pris toute sa place et sa justification dans ce merveilleux site de montagne du pays Toy. La céramiste Suisse, Daniela SCHLAGENHAUF révèle la terre, le philosophe pictural Alain-Jacques LEVRIER MUSSAT, qui vit et travaille dans les Hautes-Pyrénées, a fondé ses recherches sur l'énigmatique pigment bleu et représente la cosmogonie des ciels, le sculpteur Jean-Patrice OULMONT nous entraîne dans un univers où le bois est omniprésent, mais pas seulement, puisque quelques pièces sont minérales et enfin Anne POURNY, peintre et native de Tarbes, propose des grandes toiles d'eau pleines de lumière.
Des œuvres réalisées à la suite d'un concours local sont également exposées comme ce module réalisé par Pierre CAZASSUS. En effet, un grand concours populaire d'arts plastiques a été proposé l'année dernière. Intitulé «Comme Sainte Victoire» il se voulait témoigner d'une histoire en cours naturelle et culturelle d'altitude. Témoignage historique d'une érosion exceptionnelle: «Depuis 2013, la Penne de Viella glisse inexorablement vers le fond de la Vallée. La disparition historique d'un paysage millénaire et de constructions autochtones mérite le témoignage esthétique, dans toutes ses dimensions. Comme Cézanne le fit pour le mont Sainte-Victoire, sans pression de ravages. Le principe est d'organiser le concours chaque année afin de voir l'évolution du massif de La Penne, présente Patrice VUILLAUME, le maire d'Esquièze-Sère. Depuis plusieurs années, un glissement de terrain fait bouger en continu la montagne ainsi que le village de Viella. L'idée est d'en faire un témoignage, d'en garder une trace esthétique par l'art et la peinture notamment. À la manière de Paul CÉZANNE et la montagne Sainte-Victoire (en Provence), représentée plus de 80 fois par le peintre (d'où le nom du concours), cette action invite les artistes, amateurs comme professionnels, et les habitants du territoire à exprimer leur vision et leur sensibilité concernant le massif de la Penne».
La prochaine et 4e exposition est actuellement en préparation et les suivantes sont déjà programmées.
Il reste certain que pour bousculer les habitudes, ces élus ont réussi leur entreprise. On aime ou on n'aime pas. Peu importe, seul le résultat compte. L'éditorial de Patrice VUILLAUME, publié dans le dernier bulletin municipal résume bien la situation actuelle: «La montagne attire de plus en plus de monde sans doute pour les paysages qu'elle offre, pour son calme comparativement aux zones de bord de mer, pour son climat plus rafraîchissant et probablement aussi pour ses tarifs plus contenus. C'est pourquoi ces constatations me conduisent à souhaiter qu'une réflexion valléenne se mette en place pour l'avenir. Les communes des vallées sont étroitement liées et toutes dépendantes de l'activité touristique, activité qui aujourd'hui doit se moderniser, se structurer et s'étendre. Entre tous les villages il y a un chemin qui mène au succès, il faut l'emprunter». En effet, les deux seuls projets valléens actuels dans lesquels toutes les communes étaient partie prenante sont: la réalisation de la Maison de la Santé et l'ouverture des Abattoirs. Afin d'éviter d'avoir des villages aux nombreux volets clos, il est urgent de réfléchir à un véritable projet basé sur un autre tourisme. ESQUIÈZE-SÈRE l'a fait en consolidant aussi cette trajectoire innovante et artistique par des représentations théâtrales comme le festival «Opéra au sommet» dont les pièces sont jouées par des artistes de renommée internationale.
Laissons la conclusion à Emmanuelle HAMON (resp. de la diffusion des collections des Abattoirs Musée FRAC de Toulouse): allons au HANG-ART d'Esquièze-Sère: «Pour un grand bol d'air et bol d'art».
¹ Ministère de la Culture: les fonds régionaux d'art contemporain.
Légendes complètes:
Photo 1 - Sur cette première carte postale datant de 1910, on aperçoit sur la gauche l'ancien Hangar ouvert, de construction semble-t-il récente. Il servait de garage. Le tramway est en place, mais la gare n'était pas encore construite.
Photo 2 - Cette deuxième carte postale est plus récente (1935). Le Château Sainte Marie, le Bergons et le Hangar (toujours sur la gauche) n'ont pas bougé. La nouveauté est l'apparition de la nouvelle gare de tramway qui a été construite entre temps.
Photo 3 - On peut voir sur cet ancien dépliant horaire qu'il y avait cinq propositions de trajet quotidien, dans les deux sens. La durée du trajet était de 44 minutes, pour la somme de 2,70 francs. Du 15 mai au 15 Octobre, il était proposé des voitures de correspondance vers Barèges (Aller pour 2 fr.), Gavarnie (2fr.50c.) et Saint-Sauveur (0fr.50c.).
Photo 6 - “Figure animiste”, sculpture cinétique, métal, bois de Pierre CAZASSUS
Photo 7 - Devant cette magnifique réalisation, de gauche à droite: Jonathan VINCENT, médiateur culturel, au centre Patrice VUILLAUME, maire d'Esquièze-Sère et Christian BAA-PUYOULET, 1er adjoint.