
SANTÉ EN PAYS TOY
DOSSIER
AUTOUR DE SAINT-SAUVEUR Dans la Bigorre, en Gascogne
Thèse du Docteur Jacques Chaudruc
par Philippe CARRÈRE
À l'occasion de ce numéro spécial sur l'histoire des professionnels de santé en pays Toy, il nous a paru opportun de vous présenter un ouvrage atypique sur le thermalisme de nos stations. Il s'agit de la thèse en médecine du docteur Jacques Chaudruc (1916-1987) publiée en 1944.
Singulière à plusieurs titres, car écrite pendant une triste période de notre histoire, par un nonnatif du pays qui choisit les eaux de Saint-Sauveur et celles, dans une moindre mesure, de Barèges pour sujet de mémoire. Particulière aussi par son contenu qui fait la part belle à l'histoire, à la géologie et aux mœurs du pays Toy. Sur les cinq parties qui composent cette thèse en médecine, trois, seulement, sont consacrées à « l'hydrologie » et aux « pathologies » soignées par ces eaux bénéfiques.
Un dernier aspect important est celui de l'iconographie abondante, et particulièrement les nombreux tableaux de Jean Torthe (1890-1981). Ce peintre agenais, membre du «Salon des artistes français», qui, amoureux du Pays Toy, peignit inlassablement les paysages et les recoins de nos montagnes au début XX siècle (tableaux sur une plaque de bois encore bien côté chez les marchands d'art). Parmi des lithographies, portraits de personnages célèbres et photographies diverses, on retrouve six tableaux, issus d'une collection familiale, malheureusement reproduits en noir et blanc.
Tous ces éléments font que ce livre, a priori très austère, a pris place dans les bibliothèques à côté des plus illustres auteurs pyrénéistes.
Cette thèse ayant été publiée sous forme de livre broché en un nombre important d'exemplaires, on peut encore en trouver chez quelques marchands de livres rares et sur le marché numérique (quelques-uns ont été reliés.) Je possède pour ma part l'exemplaire « C » destiné à ses beaux-parents : mes grands-parents, Juliette et Gaston Carrère.
Je vous propose d'en faire le résumé.
Je commencerai par la présentation de Jacques Chaudruc. Pour cela, je serai aidé par Catherine Bordin-Chaudruc sa fille et Jean-François son fils aîné.
Né à Monsempron-Libos (Lot & Garonne) en 1916, Jacques Chaudruc fit ses études primaires et secondaires dans un établissement privé d'Agen (école Saint-Caprais). Ses parents tenaient une librairie papeterie bien connue dans la capitale du pruneau.
Il fut admis à la faculté de médecine de Lyon en 1934 où il fit son externat, à l'hôpital Saint-Joseph.
Durant l'occupation allemande, il se replia en 1942 sur la faculté de Toulouse pour y terminer son cursus.
Mais la zone libre fut à son tour occupée. Il présenta sa thèse en décembre 1944. Il était alors marié depuis 1940 avec « Denyse » Carrère (orthographe du prénom conforme au souhait de cette dernière) avec qui il avait deux enfants, Jean-François et Bernard, les premiers d'une fratrie de six.
Ce contexte historique et familial, compliqué, ne l'empêcha pas d'afficher à cette date un bilan de formations universitaires impressionnant:
- Ancien externe de l'hôpital Saint-Joseph de Lyon
- Diplômé de médecine légale et psychiatrique
- Diplômé d'hydrologie
- Membre de l'association médicale et climatique pyrénéenne.
Restait à présenter une thèse et pour cela choisir un sujet original.
Il eut l'occasion dans sa jeunesse de découvrir les Pyrénées et sa nature si riche.
Botanique, géologie, minéralogie et entomologie : tout l'intéressait. Il fit même quelques ascensions assez engagées telle que celle du Pic Long. Le sujet du thermalisme vint naturellement faire le lien avec la montagne. Encouragé par un ami de la famille : le docteur Raymond Molinéry, directeur honoraire des Établissements Thermaux de Luchon, ancien interne des Hôpitaux de Toulouse, chargé de conférence à l'institut d'Hydrologie de Toulouse. Il aurait pu choisir une des nombreuses stations thermales de la chaîne, mais, du fait de son mariage, Paul Sempé devint son oncle par alliance. Ce dernier, membre d'une grande famille du Pays Toy et de surcroît la dernière à avoir exploité la source de la Hountalade à titre privé, fit que le choix pour l'histoire des Bains de Saint-Sauveur s'avéra évident.
En guise de prologue, il nous est proposé la légende d'Ellen la chevrière qui, se lamentant de ne pouvoir avoir d'enfant, eu la visite d'un ange ou d'une fée (Alade en patois). Celle-ci lui conseilla de venir se baigner dans une fontaine (hount), qui la rendrait enfin fertile. Cette jolie histoire que nous propose Louis de Campus et qui fut reprise par Eugène Sinturel et bien d'autres, aurait pu expliquer l'origine du nom de cette source : Hountalade (la source de la fée). Mais, si nous en croyons l'explication plus scientifique de Vincent Raymond Rivière Chalan dans son ouvrage « Histoire des Bains de Barèges et Saint-Sauveur et la république pastorale valléenne », l'adjectif « alade » viendrait du latin « laedo » : « incommodant, j'ai mal », traduit en patois par « lado ». Par conséquent, Hountalado signifierait plutôt « fontaine incommodante » (par son odeur). De plus, nous savons que cette source ne soigne pas la stérilité, mais davantage les voies respiratoires et digestives (remarque personnelle).
En revanche, il est vrai que Hountalade (ou Hontalade) désigna ce coin de la vallée avant qu'il ne soit nommé « Saint-Sauveur ».
Pour écrire la première partie consacrée aux « Faits historiques, littéraires et médicaux de la région », Jacques Chaudruc eut le rare privilège d'accéder au travail monacal de Monsieur J.-P. Rondou (1860-1935) instituteur à Gèdre. Écrits à la main à la façon « moyenâgeuse », ces cahiers traitent de folklore, d'ethnographie, de géologie, d'entomologie, d'histoire et bien d'autres disciplines.
Il eut également accès, grâce à l'entremise de Paul Sempé, à la riche bibliothèque Pyrénéenne de Pierre Vergez-Lacoste (les deux étaient cousins « issus de germains »).
Ainsi, il citera abondamment Pierre de Gorsse, Jean de Bourdette, Sinturel, Campus, Le Bondidier et bien d'autres.
Treize chapitres retracent l'histoire de la naissance des Thermes de Saint-Sauveur avec en filigrane les faits médicaux qui conduiront à la renommée qu'ils connaissent aujourd'hui. De l'époque glaciaire à Napoléon III, en passant par la découverte d'une des sources fondatrices attribuée à Gentien d'Amboise du Belin, Évêque de Tarbes vers 1563. Nous lui devons la devise en latin inscrite au frontispice de l'établissement thermal : « Vos hauriétis aquas de fontibus Salvatoris ». (en français : Vous prendrez les eaux de la Source du Sauveur). Notons que la citation originale a été amputée de « in gaudio » joyeusement. Pour être juste, le pouvoir de la plupart des sources thermales était déjà connu depuis longtemps des autochtones qui avaient constaté leurs effets sur eux ou sur leur bétail.
Suivent les récits des visites successives des hautes personnalités qui fréquentèrent les eaux de Barèges et de SaintSauveur : le Duc de Maine, Louvois, la Reine Hortense (mère de Napoléon III), la Duchesse de Berry, le Duc d'Orléans, le Duc de Nemours et bien sûr Eugénie de Montijo.
L'Impératrice, qui après une fausse couche douloureuse en 1853 et malgré un diagnostic de stérilité de son médecin, donna naissance au Prince Impérial le 16 mars 1856 après une cure à Saint-Sauveur et une grossesse quasiment sans histoire. Jacques Chaudruc nous donne de nombreux détails cliniques de cet épisode qu'il tire des « chroniques médicales » de l'époque. L'Empereur, comme on le sait, se montrera extrêmement reconnaissant envers le pays et laissera des ouvrages monumentaux qui font encore la fierté de la vallée.
Enfin, la partie purement médicale de la thèse. Bien que très technique, essayons néanmoins d'en tirer quelques enseignements. Tout d'abord la présentation des sources principales : Source « des Dames », « Hountalade », source « Dufau ». Jacques Chaudruc nous présente les tableaux des données de leurs propriétés physico-chimiques (teneur en minéraux, radio-activité, etc..). Nous retiendrons que ces eaux sont d'origine profonde (et non de ruissellement), sortant à une température de 34° Celsius pour la source des Dames, 22° pour Dufau et 20° pour la Hountalade.
Au temps de son exploitation, l'eau des bains de cette dernière était chauffée au bois.
La famille Sempé fut propriétaire de la source Hountalade de 1866 à 1900 environ. Existe un livre de comptes de 1888, dans lequel il est consigné des stères de bois dans la colonne des dépenses et des bains et verres d'eau dans celle des recettes. (document Carrère/Sempé)
Ces eaux alcalines sont riches en « Barégine », substance gélatineuse d'origine bactérienne qui se développe en milieu soufré. Celle-ci donne à l'eau une certaine douceur au toucher. On lui reconnaît une action antibiotique, anti-inflammatoire et cicatrisante sur les tissus vivants. Les eaux de Barèges en sont abondamment dotées, d'où le nom qui lui a été donné. C'est au soufre, souvent combiné à d'autres éléments minéraux, que l'on doit l'odeur caractéristique « d'œuf pourri ». C'est aussi le principal responsable des vertus thérapeutiques de ces eaux, administrées en bains ou en boisson.
Plus particulièrement, comme nous le savons, pour les affections intimes parfois extrêmement gênantes et douloureuses des dames. Ces constatations d'ordre hydrologique établies, le mémoire se poursuit en s'appuyant sur les observations de cas cliniques rencontrés par des praticiens exerçants « in situ ». Il en extrait quelques exemples de patients, sous anonymat bien sûr, du diagnostic jusqu'à la guérison. Ainsi, Jacques Chaudruc cite les travaux des Docteurs Sabail, Vergez-Bellou, Baudrimont, Surle. Également ceux du Dr Hélène Macrez qui l'avait précédé avec sa thèse intitulée : « Des modes d'action des eaux sulfureuses de Saint-Sauveur dans les maladies de la femme et la stérilité ».
Malgré l'intérêt qu'il portait à l'hydrologie et cette thèse qui lui valut son titre de Docteur en médecine, Jacques Chaudruc ne fit pas carrière en milieu thermal, mais dans son Lot & Garonne natal comme médecin généraliste.
Toutefois, il gardera le contact avec ses confrères et consœurs du Pays Toy lors de ses nombreux séjours à Luz dans le chalet familial de ses beaux-parents qui se situait au lieu-dit « Balarounques » (« l'Aubisto » aujourd'hui remplacé par des petites « Bergeries » résidentielles).
Sources: Thèse en médecine de Jacques Chaudruc, tableau de Jean Torthe collection Ph. Carrère.
Photographies, archives familiales et souvenirs Jean-François Chaudruc, Catherine Bordin-Chaudruc et Ph. Carrère.
Légendes complètes :
5 - Anciennes plaques du cabinet H.Macrez, conservées dans la maison familiale de St sauveur avec l'autorisation de sa petite fille Anne.