José BEL
Une ancienne personnalité du pays Toy
par Renée ENJALBERT
«Je vous parle d'un temps que les moins de 20 ans» - ou même les moins de 50 ans - peuvent ne pas connaître. C'est un temps où mon père, artisan-commerçant électricien, bien connu dans le canton, exerçait à Luz Saint Sauveur.
José Bel naît en 1912 à Luz, au numéro 6 de l'actuelle rue de l'art, dans la maison Casnabet-Poulas. Il décède en 1984 après une vie au service des gens de la vallée.
Scolarisé à Luz puis apprenti chez M. Hourcadet , il s'initie au métier d'électricien. Il exerce au début en travaillant en particulier à la grotte de Lourdes et au couvent de Cantaous, réalisant des installations électriques essentiellement pour amener la lumière.
Après un travail à la société l'Industrielle et après la guerre, il décide de réaliser ses projets et de se mettre à son compte. En plus des installations électriques dans les maisons il se met à vendre de l'appareillage électroménager, bien aidé dans le commerce par sa femme Odette qui se révèle une collaboratrice efficace et extrêmement appréciée. L'atelier-magasin est installé au rez-de-chaussée de la maison natale à l'emplacement de ce qui servait de salle à manger lors des grandes occasions, avec une belle cheminée et des baies vitrées donnant sur la rue. Un énorme comptoir sépare le coin atelier et l'espace magasin. Sur des étagères se côtoient lampes, fils, postes de radio, rasoirs, radiateurs, fers à repasser et autres ustensiles déclarés utiles et modernes... José assure le service après-vente et répare tout ce qui est matériel électrique. Dans les années 1950-1960 les grands magasins de Lourdes ou Tarbes ne dominent pas encore le marché. Il devient incontournable pour toute personne de la vallée qui veut améliorer son intérieur et s'équiper, d'autant plus qu'il est seul à proposer des services. D'où une première interaction avec les gens du pays.
Une deuxième implication de José Bel dans le paysage du village est qu'il devient aussi agent de la Régie électrique de la commune. De ce fait il entre plusieurs fois par an dans les maisons pour relever les compteurs électriques et à l'occasion faire un brin de causette avec l'occupant! Dans cette fonction il a aussi une responsabilité dans l'acheminement du courant électrique par câble. Il veille à la bonne marche des transformateurs et intervient régulièrement aux «transfos» de Villenave ou de Sainte Barbe lors de pannes dues à des surcharges de consommation. Il commence à devenir indispensable. Par exemple, quand pendant l'hiver le poids de la neige entraîne la chute d'un câble, il faut intervenir au plus vite pour rétablir l'électricité. Combien de fois s'est- il levé pendant la nuit pour aider le boulanger à faire tourner son pétrin!
En termes de collectivité, il intervient aussi quand, lors d'un incendie, les pompiers ont besoin de sécuriser une zone ou différencier des secteurs du réseau électrique. Très attentionné il demeure au service de tous sans se préoccuper de son temps et de sa fatigue éventuelle.
En 1953, José subit un grave accident de travail. Préoccupé par la découpe d'un tableau (pièce de bois sur laquelle est fixé un compteur électrique) il a la main droite happée par une machine-outil dans la scierie de M. Midan à Sère. La réparation impose la pose de 80 agrafes dans la paume de la main. Il récupère l'usage du pouce et conserve seulement les premières phalanges des trois autres doigts, l'auriculaire étant sectionné par la suite à cause de son encombrement. Ce terrible accident ne le met pas à terre. Il réussit une rééducation personnelle au prix de sacrifices, d'efforts et d'une volonté hors normes. Il reprend le travail faisant preuve d'une détermination exceptionnelle. Par exemple, il attache le marteau à son poignet avec une ficelle pour ne pas l'échapper quand il tape. Il bricole des outils spécifiques pour venir à bout d'une vis récalcitrante ou pour souder dans les petits espaces d'un récepteur de radio. Il continue de soulever de lourdes échelles en bois pour accéder à un poteau. Il se déplace de pylône en pylône avec l'échelle déployée à bout de bras, etc…En fait, au cours du temps, il semble posséder plus de force malgré son handicap. Et surtout, sa manière de surmonter cette épreuve apparaît hors du commun.
Une autre manière de participer à la vie du village est sa façon complète de s'investir le week-end en période estivale. En effet, lors des manifestations sportives ou des bals organisés par le comité des fêtes, il présente ses services de sonorisation. Il prépare des enregistrements sur son magnétophone professionnel afin d' avoir en continu plusieurs heures de propositions d'airs d'accordéon. Il assiste au déroulement de la fête. Il intervient à la demande surtout s'il n'y a pas d'orchestre prévu.
Ne négligeant aucun effort il participe aux premières installations d'éclairage des bâtiments publics comme l'église de Luz ou le pont Napoléon. Aussi, comme il est bon soudeur, il réalise une suspension originale pour maintenir et adapter les huit épiradiateurs à une bonne hauteur pour le chauffage dans l'église.
Ce qui le rend plus populaire encore, c'est le moment de l'arrivée de la télévision. Malgré la situation de Luz proche du Pic du Midi, à cause des montagnes, les ondes ne parviennent pas directement. Pour ‘voir le pic', José décide de fabriquer un mât surmonté d'une antenne réglable. Il fixe un grand poteau métallique au fond de son jardin. A l'aide d'une poulie et d'un pédalier de vélo il recherche le meilleur relais possible.
Quand il réussit, tout le monde défile à la maison pour se rendre compte! Et les jours de match de rugby, il y a tellement d'amateurs que le magasin et la cuisine attenante sont envahis. Je dois me réfugier à l'étage pour ne pas subir les cris et commentaires de tous ces enthousiastes! Ma mère accepte toutes ces manifestations malgré les nettoyages à prévoir ensuite en pensant que les gens du village achèteront leur téléviseur chez nous. Elle a raison. Elle propose des tirelires en forme de téléviseur pour que chaque famille épargne en vue d'une acquisition prochaine. D'ailleurs certains clients achèteront la télé en payant uniquement avec des pièces de 5 ou 10 francs…Plus tard un relais est installé aux Astès, donc moins de pagaille à la maison.
José continue sa formation technique avec le passage à la télé couleur, chacun appréciant ses connaissances et ses compétences quand il faut un conseil ou une réparation. Parfois, il va chercher le poste chez le client, revient à la maison pour la réparation, ramène le récepteur chez le client, tout cela pour faire plaisir. Il a conservé cette attitude jusqu'à l'âge de la retraite dont il n'a pas beaucoup profité.
Vous l'aurez compris: un homme reconnu dans son village pour ses qualités. Disponible, sérieux, engagé, prévenant, efficace. Au service de ses concitoyens, heureux d'appartenir au pays Toy.
Je suis très admirative de son parcours et très fière d'avoir eu un tel père.
Renée Enjalbert, qui – pour l'histoire locale – est toujours une fille Bel.
Janvier 2022.