La catastrophe du car des Hollandais
En 1923
par Dominique Henri LAFFONT
Les gorges du Gave de Gavarnie, notamment entre le Pont-Napoléon et celui de Sia, ont toujours impressionné en raison de leur profondeur vertigineuse et du caractère sauvage des montagnes qui les surplombent.
Le Pont Napoléon enjambant les gorges du Gave vue du lit du Gave au fond d'une dénivellation de 80 mètres.
C'est précisément sur ce site, que en 1923 se produisit une évènement aussi spectaculaire que dramatique. En effet, le 23 août de cette année, un car de touristes se précipita dans les gorges du Gave entraînant avec lui ses vingt trois passagers et cette terrible chute coûta la vie à vingt deux personnes. La presse régionale et nationale s'en fit abondamment l'écho jour après jour.
LE LUNDI 13 AOÛT 1923
Ce jour là, un groupe de vingt deux touristes venus des Pays-bas et descendus à l' Hotel d'Angleterre de Lourdes partirent découvrir Gavarnie, emmenés par un confortable autocar.. Nul ne pouvait soupçonner alors que cette journée commencée dans la joie devait finir dans une effroyable tragédie.
Lorsqu'après avoir admiré le célèbre Cirque, le groupe prit le chemin du retour, tout était normal dans le véhicule et parmi ses occupants. Or, vers 17h15, au moment où il n'était plus qu'à 350 mètres du Pont-Napoléon, l'autocar quittant la route disparut dans le gouffre d u Gave, profond à cet endroit d'environ 75 mètres.
L'ORGANISATION DES SECOURS
Le sort des malheureuses victimes.
Dès que la chute fut connue, les secours et les bonnes volontés se manifestèrent de tous côtés. On perçut tres vite un faible appel de détresse montant des gorges, cependant qu'en aval depuis le Pont-Napoléon, se distinguèrent des formes humaines flottant sur les eaux du Gave.
Aussitôt se posa la cruciale question de l'accès aux victimes, étant donné la profondeur des gorges, de leurs parois abruptes et, par ailleurs, de l'absence de moyens adaptés ou disponibles, à l'époque, pour parer à de telles catastrophes.
Plusieurs bénévoles courageux se présentèrent. Parmi ceux-ci, un jeune électricien de 25 ans habitant le village d'Esquièze-Sère se proposa de descendre dans le gouffre: il s'appelait Henri Hourcadet. Après de rapides et sommaires préparatifs vu l'urgence, de longues cordes, arrimées aux bords de la route, permirent sa descente dans le précipice, laquelle en raison des précautions à prendre dura plusieurs heures.
UN RESCAPÉ
Parvenu au fond du précipice, notre téméraire bénévole découvrit avec effroi un spectacle terrifiant, au milieu des cadavres et des débris épars de l'autocar, un naufragé gisant sur un rocher qui gémissait mais il était vivant, parlant un peu le français. Notre secouriste tenta de soulager le rescapé, le frictionna de son mieux et le réconforta avec un cordial qu'il avait emporté en guise de médicament. Malheureusement, la nuit étant tombée, Henri Hourcadet n'avait pas les moyens de remonter le rescapé mais il l'assura que d'autres secours plus équipés allaient revenir aussitôt que possible.
Le lendemain, mardi 14 août, dès l'aurore, la première urgence fut de remonter la victime survivante. Un carrier de l'Entreprise de l'Ophite à Lourdes, nommé Blavet, habitué aux rochers et sans doute équipé , se porta à son tour volontaire pour une descente périlleuse dans les gorges. Au prix de mille difficultés, il parvint jusqu'au survivant transi et affaibli après la chute et la nuit passée seul sur le rocher. . Notre infirmier improvisé l'enveloppa la victime de couvertures et la fixa dans un hamac lequel fut rattaché de façon solide à des cordes reliées à la surface.
On commença alors de hisser le patient lentement en évitant de le meurtrir contre les parois de la falaise; l'ascension dura plus de quatre heures. Enfin, au début de l'après-midi, le survivant était déposé sur la route: de façon surprenante, il ne portait aucune blessure sérieuse, mais son état mental était perturbé - on rapporte qu'il délirait- et au physique il se trouvait totalement affaibli Il fut examiné soigné par le médecin et prit en charge par les sœurs de l'Hospice de Luz. L'incroyable survivant de cette terrible chute dans l'abîme se nommait Kuispers-Taîsil; il était âgé de 23 ans et originaire de La Haye.
Selon le rapport d'un journaliste du «Républicain des Hautes Pyrénées» du 14 août, le survivant expliqua qu'il était «persuadé qu'il doit la vie à ce qu'il a été immédiatement projeté hors du car lorsque celui a franchi le parapet, il est alors tombé au milieu du Gave; l'eau profonde à cet endroit a amorti sa chute. Instinctivement, il a nagé quatre ou cinq brasses, ce qui lui a permis d'atteindre le rocher sur lequel il s'était réfugié». Sa chute dans l'eau, atténuée sans doute par les branchages des lieux, avait certes provoqué une forte douleur à l'épaule mais de façon incroyable, il était sorti vivant de ce saut.
LA RECHERCHE DES AUTRES VICTIMES
Parallèlement au sauvetage du seul survivant, commencèrent les recherches des autres passagers de l'autocar, sous les directives du Sous-préfet, par la Gendarmerie.
Ce fut encore le lourdais Blavet et deux aides qui descendirent à jusqu'au Gave ; Au moyen de radeaux remontant les eaux à partir du Pont-Napoléon, ils parvinrent atteindre plusieurs cadavres: certains flottaient dans les eaux du Gave, d'autres gisaient sur des rochers ; treize corps sur les 22 disparus purent ainsi être remontés dans les trois jours qui suivirent la catastrophe et déposés dans une chapelle ardente installée à la Mairie de Luz.
Les recherches des autres victimes se poursuivirent avec difficultés Les chercheurs constatèrent que les passagers avaient tous été éjectés du véhicule qui n'avait pas de toiture comme il était souvent d'usage pour apprécier le panorama; les jours suivants, on retrouva d'autres cadavres qui avaient été entraînés par le courant sur plusieurs kilomètres, jusqu''aux rives de Soulom et Préchac.
L'IDENTIFICATION DES VICTIMES
Cette opération s'avéra difficile et délicate en raison de l'état des corps fortement déchiquetés, souvent dépouillés par le choc et le torrent. Par la suite l'identité des passagers fut connue grâce aux documents de l'Agence de voyage.
L'autocar comprenait en plus du chauffeur dix hommes et douze femmes La plupart des victimes habitaient les Pays-Bas Désirant découvrir les Pyrénées en touristes, (n'étant pas venus en pèlerins: la majorité étant de religion protestante), ils avaient choisi Lourdes comme centre de rayonnement. Parmi les morts, se trouvait aussi le chauffeur, Lèon Augé, un homme de 35 ans, originaire de l'Aude: il était marié, père d'un enfant et vivait depuis une dizaine d'années à Lourdes.
Malgré enquêtes et témoignages, les causes réelles de l'accident ne purent pas être établies: elles demeureront incertaines. Diverses versions furent certes avancées. Le rescapé seul témoin des faits qui était placé derrière le chauffeur, déclara simplement avoir eu l'impression, peu avant la chute fatale, que le chauffeur avait perdu le contrôle de son véhicule
Certains dires pensaient à la présence d'un obstacle qui aurait surpris le chauffeur provoquant l'embardée de l'autocar et le saut dans le vide. Quoi qu'il en soit, aucune preuve ne put être établie à l'appui de cette hypothèse.
Quant au chauffeur c'était un employé du garage bien connu Boudou de Lourdes, l'on se référa aux avis tant de son entourage qu'aux dires du Préfet, lesquels le présentèrent comme un chauffeur jeune en bonne santé, sérieux et expérimenté.
LES OBSÈQUES DES VICTIMES ET LES DISCOURS
Les corps de treize victimes, remontés dès les premiers jours, furent placés dans des cercueils à la mairie de Luz où une chapelle ardente fut dressée. Le jeudi, qui était le lendemain du 15 août, furent célébrées les cérémonies funèbres, en présence des autorités civiles, militaires et religieuses.
Elles se déroulèrent d'abord à Luz en présence d'un concours impressionnant de la population de la Vallée, à laquelle s'étaient joints de très nombreux touristes et curistes.
Un recueillement que de nos jours on qualifierait d'œcuménique s'y déroula, les victimes étant en majorité de religion protestante, le chauffeur étant lui catholique: un pasteur venu de Tarbes officia selon le culte réformé cependant que l'on notait la présence de l'évêque du diocèse, Mgr Schoepfer, assisté du curé de Luz, le chanoine Hèche.
Les personnalités officielles et les corps constitués furent évidemment présentes et dans leurs allocutions, elles soulignèrent les actes de de dévouements et solidarité qui avaient entouré cette catastrophe. En particulier, le Préfet associa le Gouvernement français à la douleur de la Hollande ; de son côté, le Maire de Luz et conseiller général, Henri Laborde, souligna l'émotion et la solidarité de la population de la Vallée devant cette tragédie et présenta au nom de sa ville «l'hommage de sa sympathie et sa profonde douleur».
Répondant à ces interventions, le Consul des Pays-Bas au nom de la Reine Wilhelmine et du Gouvernement de son Pays, exprima «la gratitude la plus entière» pour les mesures de sauvetage des victime et les actes d'héroïsme constatés à cette occasion.
Cette cérémonie se prolongea jusqu'à Lourdes, où furent conduits les treize cercueils et où les attendait aussi une foule émue entourant le Maire de Lourdes, le docteur Bourriot et son conseil municipal, les magistrats du Tribunal et aussi Le Bondidier, représentant l'Office National du Tourisme.
L'inhumation des victimes eut lieu dans le cimetière de Lourdes provisoirement car leurs dépouilles furent ultérieurement rapatriées dans leur Pays d'origine.
Ce terrible événement depuis lors a été mémorisé sur l'emplacement de la chute et en bordure de la route, par une stèle en marbre blanc sur laquelle est gravée l'inscription suivante: «À la mémoire des 22 touristes membres de la Société néerlandaise de tourisme et de leur chauffeur français morts accidentellement en ce lieu le 13 août 1923».
Quant au rescapé miraculeux, il reprit sa vie dans son pays d'origine mais il est loisible de penser qu'avec l'effroi de cette tragédie, il conserva une reconnaissance profonde pour ses secouristes et en particulier, pour le jeune homme, Henri Hourcadet avec qui il maintiendra des liens particuliers allant même jusqu'à l'inviter en Hollande.
Le souvenir affectueux de cette catastrophe et des morts a depuis été honoré par la famille du malheureux chauffeur d'autocar. On rapporte que son fils Louis, décédé en 1999 dans le Var, demanda que ses cendres soient répandues sur les lieux de la catastrophe. En outre chaque année à la date des faits, son petit-fils fait déposer une gerbe de fleurs devant la stèle édifiée sur les lieux près de Pont-Napoléon.