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Manifeste pour la ruralité modifier

par Maurice PÉLÉGRY

Quel est le contexte aujourd'hui?
La crise sanitaire a été un incroyable révélateur. Le monde agricole est à la peine: prix en baisse, coûts de production en hausse, multiplication des normes, accès difficile au foncier. L'agriculture française, en souffrance, tente de se réinventer pour survivre. Pour compléter le tout, le nombre d'agriculteurs exploitants est en chute libre. Selon les derniers chiffres, Il a été divisé par cinq en 50 ans. La France compte environ 400.000 agriculteurs-exploitants, ne représentant plus que 1,5% de l'emploi total du pays. Agriculteurs, éleveurs de bovins, d'ovins de porcs ou de volailles, céréaliers, viticulteurs, maraîchers, patrons pêcheurs: en 1982, ils étaient 1,6 million, soit 7,1% de l'emploi total. Le nombre d'exploitations a suivi la même tendance (quelque 500.000 aujourd'hui, contre près de deux millions à l'époque). Tout cela s'accompagne évidemment d'une diminution de la surface agricole française, de l'ordre de moins 20% au profit de la ville, des infrastructures et de la forêt. Elle représente toutefois encore aujourd'hui 50% du territoire. Malgré cette baisse d'effectifs, la France reste la première agriculture européenne devant l'Italie et l'Espagne. On note aussi que cette population compte de plus en plus d'hommes vieillissants, avec des conditions de travail qui sont plus difficiles que la moyenne. Parmi ceux qui restent, la moitié va partir en retraite avant 2026. Dans le même temps, la proportion d'hommes, qui est de 52% dans l'ensemble des personnes en emploi en 2019, s'est accrue chez les agriculteurs à 73% contre 61% en 1982. Même si le phénomène est très ancien, il faut aussi rapporter que la population agricole est vieillissante. En effet, plus de la moitié des agriculteurs français a 50 ans et plus. Ils sont 13% à avoir 60 ans ou plus. À l'inverse, seul 1% des agriculteurs ont moins de 25 ans contre 8% pour l'ensemble des personnes en emploi. C'est le groupe socioprofessionnel qui compte le plus de séniors. On estime de plus que 60 à 70% de fermes vont changer de mains dans la décennie.

Pourquoi une telle érosion?
Les installations des nouveaux agriculteurs ne compensent pas les départs. Cette érosion est due principalement à plusieurs facteurs. Lors des départs en retraite, les exploitations ne sont pas reprises une pour une, de nombreuses commissions départementales sont chargées d'attribuer les terres privilégiant les agrandissements d'exploitation. L'artificialisation des terres en zones périphériques et l'augmentation des forêts en général en France contribuent aussi à réduire le nombre d'exploitations. La politique agricole et le manque d'attractivité sont bien entendu en cause. La PAC (Politique Agricole Commune) initiée dans les années 60 a aussi sa part de responsabilités. En effet, la politique d'aides en fonction de la surface des exploitations a entraîné une course à l'agrandissement. Ce n'est malheureusement pas la nouvelle PAC qui va changer cette logique. Beaucoup plaident pour un plafonnement des aides, passé une surface maximale. Il faut aussi rapporter qu'il y a un déficit d'image. Le monde agricole peine à séduire la jeunesse, ceci en raison de la mauvaise image qui peut coller à la profession. Lors d'un récent colloque, Jean-Claude FOUCRAUT (exploitant agricole) tenait à préciser: «Il y a une énorme pression environnementale à laquelle il faut ajouter la pression économique de la grande distribution, et la pression sociétale, qui remet en cause le modèle de production. Pas évident de s'y retrouver. Beaucoup imaginent que le métier d'exploitant signifie une énorme charge de travail pour de très faibles revenus» L'Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) estime d'ailleurs que la durée moyenne du travail hebdomadaire d'un agriculteur est de 55 heures! Les agriculteurs sont également souvent des professionnels qui travaillent seuls. 70% d'entre eux sont à leur compte sans avoir de salariés.

Fort de ces réalités je suis parti à la rencontre de trois jeunes éleveurs du Pays toy. Il est important de préciser que même s'ils étaient spontanément d'accord pour échanger sur leur situation, le premier contact, sans être froid, a été plutôt teinté d'une grande méfiance.

Et pour cause, des antécédents ayant pour raison une mauvaise image véhiculée sur leur compte notamment au sujet de la perpétuelle perception d'assistance les ont rendus particulièrement ombrageux et prudents. Rendez-vous fut donc pris avec Denis LAPORTE de Viella, éleveur de moutons, président du GDA (Groupement de Développement Agricole) et du GEDON (Groupement de défense contre les organismes nuisibles), conseiller municipal à Viella, Guillaume BROUEIL-NOGUÉ, éleveur de vaches limousine à Betpouey et Sylvain POURTET, ancien président du GDA et éleveur de bovins de race limousine aux Astès au-dessus de Luz, conseiller municipal à Luz. Ils sont tous les trois adhérents au syndicat des Jeunes Agriculteurs. Les JA c'est la branche jeunes de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles). Le responsable cantonal des JA est Nicolas HAURINE à Esquièze-Sère. À la différence du JA, le GDA a pour mission de recenser en parallèle avec la Chambre d'Agriculture, toutes les exploitations agricoles et les éleveurs de la zone géographique.
Je dois d'abord dire que pour un amoureux inconditionnel du Pays toy, que je suis, mais particulièrement modeste sur mes connaissances éparses du monde paysan, cet entretien a été extraordinaire de sincérité, de courage et de lucidité. Avant tout, ces trois jeunes sont des passionnés de leur métier. Ils l'ont choisi sans contraintes et heureusement pour nous, ils s'accrochent à leur choix, malgré les difficultés, les rancœurs ou les accusations répétées dont ils font l'objet. Durant notre entretien, ils se sont très souvent coupé la parole, non pas parce qu'ils n'étaient pas à l'écoute, mais surtout et avant tout parce qu'ils voulaient absolument faire entendre leurs avis et parfois leur désarroi face à autant de méconnaissances. Trois jeunes, tous sur des exploitations familiales, un seul est en GAEC (Groupement agricole d'exploitation en commun). Avant tout, une présentation s'impose.

Denis LAPORTE
«Je suis agriculteur car j'ai toujours été là-dedans, enfant, je partais au-dessus de Tournaboup, à Souriche avec mon grand-père et tout s'est fait naturellement. J'ai toujours travaillé dans l'exploitation familiale. Quand j'ai fini mon bac pro agricole en 2001, j'ai voulu continuer dans ce domaine. Dès l'hiver 2002, j'ai travaillé à la station de ski de Barèges, en faisant le damage des pistes la nuit. L'été, je faisais le foin et je m'occupais des bêtes. En 2008 je me suis installé et j'ai repris l'exploitation de mes parents. À l'époque, il y avait 110 brebis. Mon secteur est ici à Viella et aussi à Souriche, au-dessus de Barèges».
Il ajoute: «Durant l'été les brebis sont à la Gaubie. J'ai progressivement augmenté le troupeau pour atteindre 240 brebis. Il y a aujourd'hui moins d'agriculteurs mais les exploitations sont plus grandes. J'ai à peu près multiplié par quatre la surface qu'avait mes parents».

Pourquoi avoir choisi l'AOP?
«Aujourd'hui, il y a environ une trentaine d'éleveurs de brebis pour une cinquantaine d'exploitations environ, dont 15 sont en AOP. J'ai fait un choix différent. Je ne fais que de l'ovin en race barégeoise que j'élève dans la filière AOP (Appellation d'Origine Protégée). Par rapport à l'AOP nous avons surtout bataillé par rapport au dossier de l'abattoir. Il faut savoir que s'il n'y a pas d'abattoir sur l'aire de production, il n'y a pas d'AOP. Cela s'est joué à peu de choses. Avant que l'ancien abattoir ne soit démoli, il y avait un SIVOM (Syndicat intercommunal à vocations multiples) du Pays toy, puis une communauté de communes avec l'arrivée de Gèdre et de Gavarnie».



Sylvain POURTET
«Moi, je suis l'ancien président du GDA, juste avant Denis. Je faisais également des brebis, mais j'ai arrêté avant la création de l'AOP, pour me consacrer à la race bovine, plus particulièrement la race limousine. Si je suis agriculteur c'est parce que c'est mon choix. Je n'étais pas obligé de le faire, et personne non plus ne m'a empêché d'être paysan éleveur. Après mon BTS, en 2004, je me suis lancé là-dedans. Au départ je n'avais que des brebis, et après j'ai fait le choix de passer aux vaches. J'ai aujourd'hui 35 vaches. Mon activité se partage entre chez moi, à la ferme familiale des Astès, et l'été à l'estive de Budéraous».



Guillaume BROUEIL-NOGUÉ
«Moi, j'ai toujours baigné dans ce milieu. Comme Obélix, depuis tout petit, je suis tombé dedans! J'aime l'élevage. Exercer ce métier fut une évidence pour moi, même si pour faire de l'élevage en montagne, il faut faire beaucoup de choix. Si tu n'es pas du pays, tu ne peux pas faire ce métier, à cause essentiellement de la situation géographique, des terrains en pente, c'est plus difficile qu'en plaine. Il faut être capable de pouvoir faire beaucoup de sacrifices. Je suis installé depuis 2012, et pour ma part, je ne fais que de l'élevage bovin, de la race limousine et des vaches allaitantes».
Guillaume complète: «Les vaches sont sur le Tourmalet, le Lienz, à Pourtazous ou au Bolou. J'ai le sentiment que nous avons gardé les mêmes pratiques, à la différence qu'il y avait plus de monde à la maison. Il y avait certes du travail, mais ils vivaient sur la ferme, c'était dur et pas très glorieux. À Betpouey, il y avait une dizaine d'éleveurs, aujourd'hui, il n'en reste que trois. C'est vrai qu'il y a une désertification des campagnes. En surface, les fermes sont plus grandes. J'ai aujourd'hui l'équivalent de cinq fermes, soit cinq familles.»



Sylvain et Guillaume sont donc éleveurs de vache de race limousine. C'est une race que l'on connaît bien, reconnaissable à sa robe froment vif. Elle est originaire du limousin, et elle s'est développée hors de son territoire originel pour s'implanter dans toutes les autres régions de France, ainsi que dans 80 pays étrangers. L'Hexagone compte actuellement plus d'1,6 millions de vaches mères, ce qui en fait la deuxième race nationale, derrière la charolaise. C'est une vache allaitante rustique, une vache à vocation bouchère. C'est la race considérée comme la «préférée des Français» Les bouchers confirment: «C'est la race bouchère par excellence. Avec la blonde d'Aquitaine, c'est la meilleure viande du monde. On aime beaucoup sa texture et son gras, elle se travaille plus facilement qu'une charolaise, par exemple, qui est plus osseuse. Cette vache détient 6 labels rouge». Depuis de nombreuses années, la consommation de viande tend à diminuer. Mais le lobby végétarien n'est pas le seul responsable. Pendant le confinement, le consommateur a retrouvé l'envie de cuisiner chez lui. Certains continuent, les autres sont retournés aux plats cuisinés. Il se confirme que le consommateur est prêt à manger moins de viande, pourvu qu'elle soit meilleure et qu'elle provienne aussi d'éleveurs locaux. Certains bouchers se fournissent auprès des abattoirs locaux et ne travaillent qu'avec des producteurs en circuit court.
Tout au long de cet entretien, deux thèmes sont revenus avec insistance: leur image véhiculée au travers des critiques PAC et le problème du foncier agricole.

Le foncier agricole
En Pays toy, nous sommes dans une zone touristique et pour tout ce qui est foncier, terre ou granges, les prix s'envolent. Il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire sans souveraineté foncière. Sur les plateaux, un terrain de 2ha peut valoir 20000€, c'est cher, c'est le prix de la terre à Pau. «Certains sont prêts à payer uniquement pour venir y passer l'été et poser un camping-car, comme cela a été le cas à Souriche». Leur seule motivation est de s'être offert la tranquillité dans la vallée. Dans cet exemple, le couple en question s'est séparé et tout a été revendu. Un éleveur de Bagnères était intéressé par le terrain et voulait venir avec 100 brebis. À Betpouey, des «ruines» à vendre où tout est à refaire, sont hors de prix. C'est sûr que pour un promoteur, qui va faire 4 étages, cela n'est pas cher, mais pour un jeune qui veut faire une acquisition au pays, c'est impossible. C'est une réalité. Ce qui est incroyable c'est qu'un agriculteur local n'a pas la priorité. Pour toute vente, certes la SAFER (Société d'Aménagement Foncier et d'Etablissement Rural) peut préempter à prix égal. Dans le centre de Luz, comme à Lalanne, beaucoup de maisons dédiées au tourisme sont fermées une grande partie de l'année, plus de la moitié. Il faut arrêter de construire. De fait le terrain à bâtir se limite, et il ne reste que quelques prairies. Même si nous constatons que cela se calme un peu, grâce à la loi montagne qui a permis de dissocier le bâti du non bâti. Le choix de vivre ici devient donc un choix courageux. Il y a trop de résidences secondaires dans le canton. Sylvain ajoute: «Prends l'exemple des granges foraines, des résidences secondaires que l'on surnomme aussi de façon hypocrite des abris pyrénéens ou saisonniers». Ce sont en fait des granges étables éloignées de l'habitation et du siège de l'exploitation d'élevage (bovins et ovins) mais intégrées dans le fonctionnement ordinaire et quotidien de l'exploitation. «Ces granges n'étaient pas dissociées du terrain qui pouvait faire par exemple 2ha, le tout peut représenter un prix excessif ce qui fait augmenter le prix du foncier. Les granges se vendent car nous en avons moins besoin. Maintenant on peut dissocier le foncier du bâti. Par exemple une grange peut se vendre 100.000€ et les 2 ha qui restent 10.000€. J'ai vu des personnes qui voulaient acheter à Budéraous, avec comme seule motivation, celle d'avoir la paix».

Guillaume: «Pour te donner une idée, si j'avais un foncier en terrain tout mécanisable, à une altitude moins élevée, je pourrai avoir 20 à 25 vaches en plus».

Les communes devraient mieux réguler l'espace. Pour mieux comprendre leur préoccupation, il faut avoir en mémoire les faits suivants. La crise sanitaire a eu un impact sur le marché foncier rural selon que l'on s'intéresse aux marchés de terres agricoles, à celui des parts sociales ou celui des maisons de campagne. Le marché foncier rural a diminué en surfaces mises sur le marché en 2020 et a progressé en valeurs par rapport à 2019. On observe une baisse du marché foncier agricole en volumes et en valeurs. La plus grande évolution est à retrouver sur le marché des maisons de campagne: la coexistence des taux d'intérêt à un niveau très bas et d'une pandémie qui fait naître chez nos concitoyens des désirs de vie au grand air, tout en développant le télétravail, a dopé le marché. La hausse des transactions (+6%) fait grimper les prix (+12 ,1%) en valeurs ce qui n'est pas sans inquiéter la Safer sur l'accessibilité à la propriété pour les locaux et sur l'impact de ces achats sur la disponibilité du foncier pour les activités agricoles traditionnelles. Le plan de biodiversité de 2018 avait aussi inscrit l'objectif «zéro artificialisation des terres». Le compte n'y serait pas. On a une urbanisation galopante, mais nous devons mieux faire pour économiser du foncier. «La terre est le support de tous nos besoins. Elle est une ressource non renouvelable qu'il nous faut utiliser avec bon sens et pas seulement en se contentant de contraindre. Alors que la crise sanitaire confère un nouvel attrait aux territoires ruraux, il serait dangereux que cette chance se convertisse en pression supplémentaire incontrôlée sur le foncier» déclare Emmanuel HYEST, président national des Safer. Autre inquiétude le marché des parts sociales sur lequel la Safer a peu d'emprise quand les projets de vente ne concernent pas la totalité des parts. Ce qui est le cas dans 95% des transactions. «Les cessions partielles sont utiles aux exploitants pour la transmission progressive et pour le partage du foncier mais elles offrent la possibilité de s'exonérer de tout contrôle car la Safer ne peut pas préempter et lutter contre l'accaparement des terres» Pour mémoire, une part sociale est un titre détenu par un associé d'une société commerciale qui n'a pas le statut de société par actions, par exemple une banque mutualiste ou par un sociétaire d'une coopérative ou d'une mutuelle. Les parts sociales sont des titres non cotés qui sont devenus des placements intéressants.

L'accès au foncier agricole demeure donc une des clés de l'aménagement des territoires, de la mise en place de projets territoriaux alimentaires, de la diversification des modèles de production et du renouvellement des générations d'agriculteurs. Cet enjeu trébuche sur l'accaparement des terres agricoles, autrement dit la concentration des terres dans les mains de quelques-uns. Le risque est que des investisseurs nationaux ou étrangers, soucieux de trouver des terres relativement bon marché pour nourrir leur population, accaparent des hectares sur nos sols mettant en péril notre indépendance alimentaire. De plus, ces achats massifs par des investisseurs au pouvoir financier bien assis génèrent de la spéculation foncière, laissant le jeune agriculteur en mal de terres pour s'installer, car il est en incapacité de s'aligner. Il n'y a pas d'outil pour contrôler ces cessions de parts sociales. La Safer peut exercer un droit de préemption, à la condition que la vente concerne 100% des parts, ce qui représente 5% de transactions. Les 95% restantes lui échappent, car elles sont partielles. C'est pour réguler ce marché que Jean-Bernard SEMPASTOUS, député LREM des Hautes-Pyrénées a déposé une proposition de loi. C'est en quelque sorte une menace d'urgence déposée afin de déterminer un cadre, car le calendrier parlementaire a été impacté par la crise du Covid. Il ne permettra pas de se pencher sur une nouvelle loi au cours de cette mandature. Désormais, sera soumise à autorisation préfectorale toute prise de contrôle d'une société réalisée par un acquéreur détenant des terres agricoles au-delà d'un certain seuil «raisonnable» de surface. Chaque projet de cession sera soumis à l'examen du comité exécutif de la Safer puis à l'autorisation du Préfet. Ce dernier pourra refuser tout projet portant atteinte au territoire et pourra aller jusqu'à l'autoriser à condition que l'acquéreur procède à une compensation des terres agricoles sous forme de vente ou de bail rural au profit d'un agriculteur qui s'installe ou qui consolide son exploitation. Il faudra donc veiller à l'avenir à ce que le remède ne soit pas pire que le mal.

L'autonomie de leurs exploitations
En raison des saisons totalement dérégulées, la situation des fourrages est très hétérogène.
Denis LAPORTE:«J'ai fait le choix de rester à 240 brebis. Avec cette taille j'ai la place qu'il faut dans mon bâtiment. Je pourrai aller jusqu'à 350 par exemple, mais je ne serai plus autonome et il me faudrait un autre bâtiment. Pour mes 240 brebis, en fourrage, j'ai besoin de 400 balles par an et je suis autonome, en faisant tout. Pour cela, j'ai environ 29ha de prairie que je fauche. Je pense que je vais d'ailleurs en abandonner».
Agneau né la veille à Souriche

Guillaume BROUEIL-NOGUÉ:«J'ai 35 vaches allaitantes ce que l'on appelle des vaches à viande, mais moi je ne suis pas autonome, j'achète environ 100 balles de foin et des céréales. En produisant 500 balles, je couvre 80% de mes besoins. J'ai du foncier pour tout faire vivre, environ 40ha, mais je n'ai pas forcément d'accès pour tous les lieux».

SylvainPOURTET:«Moi j'ai aussi 35 vaches, mais je ne suis autonome qu'à 50%. Pourtant je suis passé de 10 à 38ha. J'ai beaucoup de foncier mais beaucoup non mécanisable. Pour te donner un exemple, à Budéraous, je n'ai pas loin de 20ha, et je dois en faucher difficilement 8ha. Le reste ce sont des pâturages. Dans le temps, ils faisaient tout, ils avaient des «bayets» (commis ou domestique) et ils étaient sept ou huit pour faire le foin, moi je suis tout seul».

Pour tous les deux, rester à 35 vaches c'est un choix. «C'est facile d'augmenter le troupeau, mais tu augmentes les charges d'exploitation, tu dois acheter plus de fourrage, de la paille, des céréales, pour quel gain en plus?» Il faut donc trouver le juste milieu, le bon équilibre. Cela n'est bien entendu possible qu'avec le temps et l'expérience. L'équilibre est donc au service de l'autonomie et il faut être autonome en fourrage quand les animaux restent à la stabulation. Bien entendu, quand les éleveurs sont autosuffisants, ils économisent des charges.

Les craintes et les menaces
Leur système de production est particulier. Par exemple, l'été quand ils font le foin, sur des parcelles dont beaucoup sont en pente, la main œuvre est essentiellement familiale. Ils ne peuvent alors aller voir leurs animaux en montagne que deux ou trois fois par semaine. Ils ne peuvent donc pas les surveiller toute la journée ni les parquer la nuit. Comment embaucher un berger ou un vacher pour la garde de leurs animaux? De fait pour Sylvain, l'une de ses préoccupations grandissantes est la prédation. Il rapporte quelques attaques d'ours à Lumière ou à Gèdre et des passages de lynx, mais pas encore d'attaques de loups. Sylvain ajoute: «Il faut dire aussi que le modèle météo reste une grande préoccupation. On a tendance à ne l'évoquer que quand c'est sec partout». Ils nous précisent que la pluviométrie reste identique en quantité, mais qu'elle intervient bien souvent de façon trop brutale. Que vont-ils pouvoir faire avec des journées encore plus chaudes, au-delà de 25° ou des trop fortes gelées, avec un Noël décalé au 25 janvier? Comment vont-ils gérer les estives s'il n'y a plus d'herbe à partir du mois de juillet, quand la saison de pousse commence plus tôt.? Il va leur falloir alors alimenter davantage. Que faire avec des hivers plus doux et des étés plus secs? Faudra-t-il décaler les estives, monter plus tôt et redescendre au 1er août? Autant de soucis légitimes qui préoccupent ces trois jeunes. On évoque souvent les épisodes de grêle pour les viticulteurs, mais les aléas de la météo de montagne restent un véritable problème.

À la question, aujourd'hui vivez correctement de votre travail?
Guillaume répond «Oui, on y arrive mais depuis peu. Avant j'étais obligé de travailler la nuit, et de damer les hivers à Barèges car les structures d'alors ne me permettaient pas de vivre». En totale transparence, Guillaume ajoute: «Quand je me suis installé en 2012, la ferme constituait un revenu d'environ 4000€ par an. En damant, la nuit, de 17h30 à 8h du matin, je vivais sur la régie». La loi Egalim visait déjà à une meilleure rémunération des agriculteurs. En juin 2021, une proposition de loi qui vise à mettre en place un cadre plus contraignant lors des négociations commerciales a été déposée. Il y a eu instauration d'un tunnel de prix. Un prix plancher, pour protéger l'agriculteur et un prix plafond, pour protéger l'industriel ont été votés. Ce tunnel sera soumis à expérimentation et c'est la filière bovine qui pourrait être concernée. La juste rémunération des agriculteurs est l'enjeu le plus important de l'Agriculture. Elle sous-tend toutes les questions agricoles: souveraineté alimentaire, renouvellement des générations, transition vers des modèles plus vertueux.

Les aides PAC
Nous abordons là un sujet sensible!
Guillaume: «Au sujet des allocations PAC, moi, je suis aigri. Je ressens que nous sommes les loups blancs de la vallée. C'est incroyable, certains arrivent à nous montrer du doigt. Certains ont même affiché le montant annuel de nos allocations. On s'est fait défoncer excuse le terme. Il est important de dire que nous la PAC, on ne maîtrise rien. Les aides nous permettent de tenir. Sans elles, nous mettons la clé sous la porte. Là aussi l'équilibre est très fragile».
D'autant que la politique PAC déshabille les uns pour habiller les autres et ce ne sont pas les mêmes suivant la taille de l'exploitation. Comment donc investir dans de telles conditions, comment se projeter quand on connaît l'amortissement de l'achat d'un tracteur ou la construction d'un bâtiment par exemple? Que va-t-il donc se passer si nous n'aidons plus nos agriculteurs? Au mois de juin 2021, les 27 États membres de l'Union Européenne se sont accordés sur une réforme de la politique agricole commune. Un texte rapidement jugé trop peu contraignant par les écologistes face à l'urgence environnementale. Les responsables de cet accord déclarent: «Nous sommes arrivés à un accord équilibré pour une PAC plus durable et plus équitable soutenant la transition vers une agriculture respectueuse de l'environnement et du climat, tout en préservant la compétitivité des exploitations». Cette nouvelle PAC s'appliquera à partir de janvier 2023. Elle s'appuie sur les «écorégimes», primes accordées aux agriculteurs respectant des critères environnementaux et auxquelles les Etats devront consacrer 25% des paiements directs. Les États devront soumettre d'ici fin 2021, leur plan stratégique national (leur manière de définir les écorégimes et d'appliquer la PAC) Cet accord devrait permettre de consolider la souveraineté alimentaire européenne et d'accompagner nos agriculteurs pour se préparer face aux défis comme le changement climatique. Certains jugent ces accords comme une réelle opportunité pour les petites exploitations familiales.

Guillaume poursuit: «Pour toute personne qui prend la route de Tourmalet, aujourd'hui tout est propre et beau. Pour certains c'est même un acquis. Mais non! Ce que nos parents ont fauché et que nous ne pouvons plus traiter aujourd'hui, cela devient vite un bois, de la friche. Il est important de rappeler qu'au printemps, à l'automne, nous entretenons certains endroits par la pâture. Que va-t-il se passer si nous arrêtons? Globalement je ressens une incompréhension vis-à-vis de nous. Tu te rends compte ajoute-t-il que j'ai peur de faire descendre mes vaches de l'estive à pied, par la route. Je me fais klaxonner et parfois agresser verbalement. Je suis obligé de les descendre en fourgons!»

Cela ne m'étonne qu'à moitié quand j'ai eu le frisson après avoir pris connaissance du procès intenté au rural coq «Maurice» qui chantait trop tôt le réveil et osait tous les matins perturber la tranquillité des occupants d'une résidence secondaire. Heureusement le courageux gallinacé a été autorisé par la justice à continuer de chanter de bon matin. Qui a eu le plaisir de se retrouver en pleine nuit, bloqué au pied de l'Aubisque ou en vallée d'Aspe, par des troupeaux de vaches ou de moutons descendant de l'estive au rythme des sonnailles? Qui a assisté à la merveilleuse transhumance colorée en Aubrac? Ce sont des merveilles de notre patrimoine pastoral, jusqu'à quand? Cette PAC, elle est remise en question tous les 5 ans. Ceux qui vont rester, ce sont ceux qui vont garder les terrains les plus mécanisables. En effet acquérir du matériel pour travailler devient un grand luxe, c'est hors de prix. Comment investir quand les règles changent tous les 5 ans, quand on sait que le plus petit investissement ne peut plus être rentabilisé en moins de dix ans. Certains ne voient que l'alignement de chiffres et c'est suffisant pour tout critiquer. Ce sont malheureusement les mêmes qui sollicitent des aides pour la rénovation, des crédits d'isolation, des crédits d'impôts voire des aides à la casse pour acquérir des voitures électriques. Est-il si illégitime que de recevoir des aides pour nos agriculteurs de montagne? Connaissons-nous tout le côté contraignant et administratif des conditionnalités d'une allocation PAC? Les éleveurs ne demandent rien. Ils ne revendiquent rien. La seule chose qu'ils demandent est qu'on les rétribue de façon plus juste. Qui accepterait aujourd'hui de payer le kilo d'agneau au juste prix de 15€ € alors que celui obtenu par l'exploitant n'est que de 7€. Il faut absolument savoir que les allocations PAC ne sont que des compensations, car la vérité c'est qu'elles permettent à tous les Français de pouvoir manger de la viande bien moins cher. Quand on a connaissance des heures de travail qu'ils effectuent en une année, citer un chiffre ici serait indécent, peut-on alors les considérer comme des privilégiés. Et je n'aborde même pas le dorénavant grand loto des saisons qui les oblige à improviser en permanence et à consulter de façon obsessionnelle et répétitive la météo tout au long de la journée. Avons-nous en mémoire combien de personnes vivent autour d'une exploitation, qu'il s'agisse de conseillers, banquiers, assureurs, marchands d'aliments, de matériel agricole, de vétérinaires et autres. Savons-nous qu'un agriculteur fait vivre indirectement huit personnes?

Le côté positif
Denis: «Je suis content de pouvoir proposer de la qualité et d'avoir choisi une taille critique pour mon troupeau. Par le biais de l'AOP, je vends des brebis adultes ou des mâles castrés, des doublons, à un bon prix. Le cours national doit être à 1€20 le kilo. Grâce à l'AOP il est de 4,80€. En contrepartie, j'accepte les conditions très dures et très contraignantes du cahier des charges».

Cela est moins valable pour la filière ovine qui est beaucoup plus diffuse sur le territoire.
Guillaume: «Il y a du positif heureusement. Nous sommes heureux de mettre en avant notre métier. L'agriculture et un pilier de base. Je suis fier par exemple de l'entretien auquel je contribue grâce à la pâture. Il est aussi là le vrai pastoralisme».

Comment gèrent-ils la formation nécessaire à l'exercice de leur activité?
Il faut aussi souligner l'univers de leurs contraintes. Le temps de la «saoumète» est révolu. Ils se doivent d'être comptables, prévisionnistes, gestionnaires de stock à l'écoute de toutes les contraintes du monde paysan. Ils doivent tout d'abord se former, puis aussi se tenir informés de toutes les réglementations grandissantes ainsi que d'avoir une connaissance de leur environnement et de ses mutations. Pour cela, il est important que les agriculteurs toy soient élus et actifs dans les conseils municipaux de leur territoire. Là aussi, l'effectif diminue, il y a maintenant des communes qui n'ont plus d'exploitants.

Les autres difficultés
L'horizon est loin d'être dégagé pour eux. C'est compliqué. L'agriculture est devenue un métier complexe. Il leur faut du temps pour tout intégrer et aussi pour avoir une meilleure maîtrise de leur environnement. Le plus simple finalement pour eux, c‘est de s'occuper de leurs animaux. C'est leur cœur de métier, leur vrai plaisir. Le carcan administratif augmente et peut atteindre 200 heures par an. En plein agnelage, une journée de surveillance du reste du troupeau est impossible. C'est identique pour le vêlage. Il ne faut pas non plus occulter tous les problèmes de voisinage et concilier tous ceux qui pourraient être dérangés par les nuisances sonores et olfactives. Certains ne supportent rien et les cohabitations deviennent difficiles.
Denis: «Il m'arrive de côtoyer des agriculteurs de plaine qui viennent passer quelques jours au gîte. Récemment j'ai rencontré le propriétaire d'une exploitation de plaine, à céder, de 80 vaches limousines avec 30ha de maïs, 120ha de prairie et tous les bâtiments nécessaires, qui ne trouvait pas preneur. Quand ils m'ont vu faucher derrière le hangar, ils se demandaient si je n'étais pas fou! Là j'ai le sentiment d'avoir fait un choix, celui de privilégier l'amour du pays».
Sylvain: «L'agriculture ne demande qu'à vivre, nous restons à l'écoute de tout en essayant de faire le mieux possible pour mieux produire des bons produits. Nous sommes déterminés à faire de la qualité tout en étant des gestionnaires de l'espace et des visionnaires pour l'avenir. En 2012, j'ai investi dans une stabulation performante pour l'époque mais trop petite aujourd'hui. Comment agrandir pour loger d'autres animaux? Personnellement je m'intéresse aussi aux énergies renouvelables et aux débouchés de l'énergie verte». Les modes de commercialisation évoluent également. Ils se doivent d'étudier la rentabilité pour tout».
Denis: «La base de nos exploitations c'est l'utilisation de l'espace, c'est notre vie. Avoir 200 brebis dans un bâtiment ce n'est pas un souci si tu leur donnes à manger. Mais pour cela il faut avoir le grenier plein, et si tu veux l'avoir plein, tu es obligé de faire du foin au râteau. Il faut accepter aussi de faucher en pente car une bonne fenaison c'est incomparable».

Comment fonctionnent les assurances?
Ils adhèrent au système de la MSA (Mutualité Sociale Agricole). Pour avoir une bonne assurance, ils doivent compléter leur couverture eux-mêmes. Il y a tout intérêt pour eux que tout aille bien. Denis doit subir une opération très prochainement. Dans son cas, il doit faire appel au service de remplacement, en jonglant avec les indemnités journalières. En ce qui concerne l'espérance de retraite, c'est encore pire. La base de la MSA est de 580€ par mois. Là aussi il est prévu de revoir le système assurantiel. La récurrence des aléas climatiques et sanitaires a renforcé le nécessaire de s'assurer. Le gouvernement a proposé un nouveau dispositif qui s'articule autour de deux volets: un volet de souscription volontaire qui couvrira entre 30 et 50% des pertes et un volet qui revoit le principe de la calamité agricole

La mode du Bio
Durant tout cet entretien, nous n'avons jamais évoqué la notion de «Bio» pour la simple évidence qu'ils font tous les trois du bio de façon naturelle. Ils sont effectivement quasiment en bio, à la seule différence qu'ils doivent acheter certains produits qu'ils ne produisent pas, comme les céréales par exemple. C'est la raison principale pour laquelle on ne parle pas ici de label.

Alors demain?
La Covid a quelque part réconcilié les Français avec le monde rural et ses paysans. Il est néanmoins trop tôt pour affirmer que ce phénomène n'a pas été uniquement euphorique? Les chambres d'agriculture confirment l'augmentation de la demande des produits locaux. Lors du dernier congrès FNSEA, le 75ème du nom, la présidente Christiane Lambert a insisté sur l'impératif d'une souveraineté alimentaire, les outils pour l'atteindre et la rémunération des paysans. Elle a ajouté que nous avions une écologie dogmatique coupée de toute réalité environnementale. «Les écologistes de terrain c'est nous. Ceux qui ont les mains dans la terre c'est nous. C'est l'agriculture qui verdira l'économie. Les paysans sont prêts à s'engager dans des pratiques plus vertueuses mais sans injonction». Il est évident de préciser qu'aucun des trois n'est serein, à cause en premier ressort d'un manque de vision financière.

photo 8: Joueuse, «Pyrène» BROUEIL-NOGUÉ habituellement toute docile a été difficile à prendre en photo ce jour-là.

Références bibliographiques: Rapport lnsee (octobre 2020) -la Tribune et la Nouvelle République (décembre 2020) -Chiffres clés des Chambres d'Agriculture juillet 2021) -RTL: Toute l'activité agriculture (septembre 2021) -Chiffres utiles MSA (octobre 2021) -Valérie OEYMES Référent agriculture journal Sud-Ouest
Denis LAPORTE

Denis LAPORTE

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Sylvain POURTET

Sylvain POURTET

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Guillaume BROUEIL-NOGUÉ

Guillaume BROUEIL-NOGUÉ

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Agneau né la veille à Souriche

Agneau né la veille à Souriche

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Joueuse, « Pyrène » BROUEIL-NOGUÉ...

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