logo

Aroudère, une légende modifier

par Guy LACOMBE

Sur le guide d’accueil des touristes arrivant à Luz, il est indiqué une promenade qui, à partir de l’avenue de l’Impératrice Eugénie à Saint Sauveur, s’engage sur l’étroite route de la Hountalade pour aboutir quelques kilomètres plus loin à l’Agnouède, lieu-dit bucolique bordé de quelques maisons, de granges et de prés encore exploités.
À mi-chemin de cette balade, une piste sur la droite, lieu de prédilection de pique niqueur en mal de calme fuyant les concentrations touristiques, une maison isolée et granges attenantes dominent le confluent des trois vallées. Point de vue imprenable sur Luz, les villages alentour et la vallée montant à Barèges. On doit s’y réveiller le soleil dans l’œil.
Il y a une quinzaine d’années je découvris ce lieu et son propriétaire par l’entremise d’un très bon ami.
«Toi qui te passionnes depuis si longtemps pour le pays, tu dois absolument faire connaissance de cette figure légendaire de la vallée» me dit-il. C’est ainsi qu’il me présenta Aroudère qui ce jour-là comme tous les autres fauchait un pré au dessus de sa maison. Physiquement grand et sec. Surprenant par son accoutrement, une chemise ouverte sans âge qui avait dû être écossaise, un pantalon devant derrière tenu à la taille par un bout de corde, chaussé de bottes dans lesquelles ses pieds devaient mijoter depuis un temps certain et un couvre chef fait d’un sac en plastique noir. Élocution difficile à comprendre, pour le non habitué que j’étais, du fait d’une dentition à courant d’air. Dieu merci j’avais un interprète. Bien que ne le connaissant pas ce monsieur surnommé Aroudère était ce jour-là relativement jovial. Il revoyait une bonne connaissance mais restait préoccupé par l’état partiellement délabré de la grange attenante à sa maison, et des voleurs, des gens sans vergogne qui lui volaient, outils, artisanat etc. Ce sentiment d’être l’objet de fauches semblait être une obsession.

J’appris plus tard qu’en dehors de son ex-activité d’éleveur sur l’exploitation familiale il avait de par son physique, sa force herculéenne, sa gentillesse, aidé un grand nombre d’habitants du pays dans des tâches nécessitant une force colossale.
Depuis cette première rencontre, il y a une quinzaine d’années, je montais le voir chaque mois d’août, mon pèlerinage à moi. Je rencontrais cet homme seul vivant dans un état de dénuement incompréhensible. Mais c’était semble-t-il son choix. Habitant seul il descendait fréquemment à pied le lundi à Luz, jour de marché. Je l’y ai croisé à plusieurs reprises. Il était alors méconnaissable, habillé correctement, il semblait avoir ses habitudes passant d’un commerçant à un autre. Le connaissant bien ceux-ci n’ont semble-t-il pas été avares et lui manifestaient générosité et entraide. Marché terminé, parfois au détour d’une rue, il savait demander à ceux qu’il connaissait de le remonter en voiture ou du moins de le rapprocher de l’Agnouède.

Lors de notre deuxième rencontre il sut m’entrainer dans une grange devenue atelier à deux pas de sa maison. C’est là assis sur une chaise défoncée qu’il travaillait de ses mains à tailler du frêne pour y fabriquer des râteaux. Des grands, des petits et d’autres objets en bois. Le travail artisanal était de qualité et certains acquéreurs ont dû à défaut d’utiliser les râteaux, les accrocher comme ornement dans leurs résidences secondaires. Mes petits-enfants surent se rendre utile et «faner» les pelouses de leurs parents. Il tressait également des ceintures pour pantalon multicolores avec la ficelle destinée aux boules de foin. La boucle étant un fil de fer astucieusement travaillé. Ça tenait plus d’un objet original que d’un accessoire courant utilisé afin d’éviter de prendre son pantalon sur les pieds. Comment résister?
Chaque été je le trouvais dans les prés pentus autour de sa maison. Fauchant l’herbe qu’il entassait dans un coin et qu’il brulait ou laissait pourrir. «N’ayant plus de bêtes à nourrir pourquoi fauchez-vous encore ces prés lui posais-je un jour la question?» «Mais pour entretenir le paysage» et vraisemblablement pour occuper ses journées. Vu l’inclinaison de ses terres comment, l’âge faisant, gardait-il encore l’équilibre pour faucher. Étonnant!
Ses relations avec le voisinage étaient quasi inexistantes. Aroudère, habitait une maison construite avec son père dont il était fier. Genre pavillon de banlieue sans le charme des bâtisses locales. Il en parlait comme d’une relique, on sentait qu’il s’était investi dans cette construction. Je lui montais de temps à autre quelques friandises et boites dans le désir d’améliorer son ordinaire. C’est ainsi qu’un jour il m’invita à le suivre chez lui.

Passé l’entrée distribuant sur trois pièces, on pénétrait à droite dans la pièce à vivre. Impression première, je rentrais dans un cloaque très sombre il ne manquait que la fumée pour me croire dans un train venant de circuler dans un tunnel. Tout était noir de suie, les murs, l’armoire murale, le coin cheminée avec au centre un foyer à même le sol et à droite un poêle sur pieds, espace prépondérant dans ces maisons de montagne où les hivers sont rudes. Dans un coin une petite fenêtre obstruée par un amas de cartons, papiers, boites en tout genre, de l’autre une fenêtre au dessus de l’évier dont des cartons scotchés remplaçaient deux carreaux cassés. Je me projetais et imaginais la température qui devait régner dans cette pièce en hiver! Au centre une grande table en bois plus que patinée au-dessus de laquelle pendait au bout d’un fil une ampoule. Seule lumière donnant un semblant de vie à cette pièce. La table et ses grands tiroirs lui servaient de «garde-manger», de rangements divers. C’est ainsi qu’il me proposa du jambon avec du pain sortis des profondeurs d’un tiroir. Des tiroirs à malices. L’abstraction sanitaire s’imposait. Puis un verre de rouge. Ce jour-là il ouvrit un autre tiroir, déchira un bout de carton et m’écrivit son adresse afin que la relation se poursuive durant l’année. Il souhaitait que je lui écrive. Désir de prolonger ce contact très épisodique, d’animer sa solitude indépendamment de deux personnes à caractère social qui semblaient s’occuper de lui. Présences dont il n’a jamais parlé.

À la réflexion il avait une personnalité forte et il ne devait pas être aisé de lui faire changer d’idée. Comment un être humain pouvait-il vivre en ce début du 21ème siècle dans un tel dénuement? Seule consolation il avait lui au moins un toit.

Étant persuadé que des gens rentraient chez lui pour le voler, il allait parfois au pré avec sur l’épaule un faisceau de faux ligoté par un ancien pull. Il barricadait ses portes, sauf celle de l’entrée qu’il fermait à clé. Il se donnait le sentiment d’être protégé en bloquant les poignées de porte avec des bâtons, des manches en bois, un balai! La grange y compris. Ça avait un côté pathétique. Mais que pouvait emporter, chaparder un malfaisant dans cette maison et dans ces dépendances marquées par une rusticité qui illustrait la pauvreté et la solitude d’un être humain? Ça tournait à la psychose. Un jour à l’opposé de cette attitude il m‘entraina dehors dans un coin aussi inattendu que surprenant pour me montrer l’endroit secret où il cachait la clé de sa maison. Avais-je atteint un niveau de confiance qui le conduisait à révéler à un pseudo inconnu le lieu d’un de ses secrets? Je n’ai jamais compris mais peu importe il était presque gai, souriant ce jour-là. Certainement que malgré une visite, des échanges une fois par an il devait me reconnaître.
Il ne voulait pas être photographié. En ma présence il continuait, dans des gestes élégants à faucher. Il semblait avec son outil caresser le sol d’un mouvement de bras enlevé et précis, j’arrivais alors à saisir le mouvement, le geste qui ressemblait à une ronde. Un jour il découvrit cette danse à travers quelques agrandissements que je lui apportais et qu’il regarda avec surprise absent de tout commentaires. C’était bien lui.
La chose qui me fascinait chez cet homme était ses mains. Je les regardais en mouvement constant. Elles semblaient résumer tous les instants de sa vie. J’aurai bien aimé leur donner la parole et les écouter. Combien de fois avaient-elles donné un coup de ….? prêter … forte à une sollicitation, effectuer de … de maître un tour de force, réussit haut la …. un exploit physique, mais avait-il seulement un jour passer la …. ou tout simplement en était-il venu aux …. dans un contexte de rivalités. Au delàvraisemblablementd’unecertaineréalitéil reprochait sans cesse que des malotrus avaient fait … basse sur des biens lui appartenant. Une évidence à regarder ces membres sollicités et déformées par les travaux d’une vie il n’avait jamais eu de poil dans la ….! Désormais à chacun à travers les photos d’imaginer leur histoire certainement loin de la réalité d’un vécu dense et de leur souffrance.

Merci à cet ami qui m’a donné l’occasion de connaître cet homme attachant d’un autre monde. Cette rencontre m’a souvent donné l’occasion de relativiser et de voir la vie avec humilité.
Marcel Broueilh dit Aroudère 1934-2018
Aroudère

Aroudère

Aroudère fermer


Avis

Laisser un avis sur cet article... (vous devez avoir un compte et être connecté )

Derniers avis reçus :
Aucun avis n'a encore été soumis sur cet article jusqu'à aujourd'hui.
Infos
Tous droits de reproduction et de diffusion réservés aux auteurs - En Baredyo : siège social : Mairie de Luz-Saint-Sauveur