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L'Hospitalet de Barèges modifier

Une histoire à sortir de l’oubli (suite)

par René TUFFREAU

À l'heure de commencer la rédaction de l'histoire du second demi-siècle de la «Maison de Secours Sainte Eugénie», devenue l'Hospitalet de Barèges en 1965, la famille de Jean-Marie POUPLAIN (1) me remet l'ensemble de ses notes relatives à l'histoire de cette maison.
À la lecture de ce dossier documenté, j'ai jugé utile d'enrichir le précédent article d'extraits de ces documents et de reporter à un prochain numéro la période 1965-2014.
Ces documents reçus nous apportent un éclairage inattendu et précieux sur le contexte sociologique qui a baigné l'édification de ce bâtiment et la mise en œuvre de sa mission d'accueil. Beaucoup seront surpris, me semble-t-il par l'étonnante actualité des informations recueillies.

La concession du terrain pour l'édification de la Maison de Secours Sainte Eugénie
Lors de sa séance du 7 juillet 1850, la Commission Syndicale de la Vallée de Barèges décidait une concession gratuite d'un terrain de 16 ares «… pour l'établissement d'un hospice civil où l'on hospitalisera les indigents malheureux …».
Lors de sa séance du 11 août 1850, la Commission prend connaissance d'un courrier du sous-préfet agissant au nom du Préfet. Celui-ci observe que «… dans les circonstances présentes le Département ne peut point contribuer à la dépense de construction de l'Hospice projeté à Barèges, pour lequel la concession a été faite par délibération du 7 juillet dernier, que ce projet n'est réalisable qu'à la condition de recourir à l'esprit de charité des populations du département et des étrangers riches qui fréquentent Barèges, que l'Autorité écclésiastique de ce diocèse est disposée à se charger de cette entreprise et qu'elle seule est en position d'en assurer prochainement le succès et que, dès lors, il conviendrait que le terrain nécessaire fût concédé à Monseigneur l'Evêque, en subordonnant néanmoins cette concession à des conditions à y établir dans l'intérêt des pauvres du département».
Pour résumer, l'autorité politique (Napoléon III), pour répondre aux préoccupations caritatives de la Princess Eugénie demande à l'autorité territoriale de concéder un terrain pour l'édification d'un hospice destiné aux «pauvres». Celle-ci s'exécute et transmet le dossier à l'autorité préfectorale qui se défausse aussitôt vers l'autorité religieuse. Toute ressemblance avec des faits actuels ne serait que pure coïncidence!
L'évêque en poste en 1850, monseigneur Bertrand-Sévère LAURENCE, reçoit donc ce «cadeau», à charge pour lui de trouver les moyens de répondre à la «commande».

Le mandement de monseigneur LAURENCE (20 juillet 1852)
Ce texte, publié le 20 juillet 1852, s'intitule «Mandement de monseigneur l'évêque de Tarbes pour la construction d'un Hospice des Pauvres à Barèges».
Il sera lu dans «toutes les églises et chapelles de notre diocèse» et diffusé à «chacun de NN. SS. Archevêques et évêques de France», en vue d'une souscription pour financer la construction de l'hospice de Barèges.
En notre époque où fleurissent sur internet nombres cagnottes, nous ne pouvons que reconnaître que l'utilisation des «réseaux sociaux» existait bel et bien au 19ème siècle.
Prenons le temps de lire des extraits de ce mandement:
«Tous ceux qui visitent Barèges sont péniblement affectés en voyant privés d'un asile hospitalier une multitude de malades indigents, qui, chaque année, y affluent de tous les points de la France. La richesse peut se loger à Barèges avec agrément ; l'aisance y trouve des habitations commodes ; les militaires y ont leur hôpital ; mais les pauvres! … Il n'y a pour eux que des réduits malsains, où l'espace, l'air et la lumière leur sont parcimonieusement mesurés. Là, cinq ou six personnes sont souvent condamnées à se partager un local qui suffirait à peine à une seule. Il est facile de comprendre ce qu'un tel état de choses offre de dangers au point de vue moral, et ce qu'il y a de funeste au point de vue hygiénique, alors surtout qu'il s'agit de maladies contagieuses, dont les indigents sont si fréquemment atteints».
«Des personnes éminemment distinguées, des esprits élevés, à qui les grandes œuvres de charité sont familières, ont cru que la bienveillance privée devait prendre ici une généreuse initiative, et que si l'Evêque de Tarbes se chargeait de la conduite de l'œuvre, le sympathique concours des classes aisées et de tous les amis des pauvres en rendraient le succès certain.»
«La France d'ailleurs ne se distingue-t-elle pas entre les nations Européennes, par les mille formes qu'y revêt la charité, soit officielle, soit privée, pour soulager tous les genres de misère?»
«Dans le brillant et consolant tableau des bienfaits de la charité en France, une œuvre manque: c'est l'œuvre des malades indigents dans la plupart des lieux thermaux. Elle manque complètement à Barèges. C'est là, …, qu'il faut la créer, ou plutôt la continuer, car elle y a déjà reçu un commencement d'exécution.»
La cause semble donc entendue et nul ne doute que l'alliance de toutes les générosités assurera la bonne fin de l'œuvre. Pourtant, à bien y regarder, les délibérations de la commission syndicale de la Vallée de Barèges nous donnent à percevoir un autre versant de la générosité affichée.
Pour commencer, la séance du 7 juillet 1850 qui décide la concession du terrain, en assortit la réalisation à quelques conditions: «Cette concession sera faite pour l'établissement d'un hospice civil où l'on hospitalisera les indigents malheureux qui, par leur aspect repoussant, sont un spectacle désagréable aux étrangers qui se trouvent en ce bourg, et elle sera faite sous la condition formelle que le bâtiment (…) sera construit (…) de telle manière qu'il ne puisse avoir, ni vue directe, ni indirecte sur l'établissement thermal et que le local attenant audit bâtiment sera muré dans toute son étendue, de telle sorte qu'il ne puisse avoir communication avec les promenades restantes, et surtout que les eaux de ladite fontaine de Coumascure qui alimentent une grande partie du bourg ne puissent être nullement viciées ni interrompues.»
Mais, afin que nul n'en ignore, dans la séance du 11 août 1850 qui prend acte de la réponse de la sous-préfecture, il est précisé:
«… que le terrain concédé (…) sera clos par un mur assez élevé pour éviter que les hospitalisés ne puissent avoir ni vue ni communication sur les promenades et bien communal restant.»
«… que les eaux de la fontaine de la fontaine de Coumascure dont un petit filet sera pris pour l'usage du dit établissement ne seront nullement viciées ni par les pauvres ni par les administrateurs de l'Hospice, …».
«Et que dans cet Hospice ne seront admis que les pauvres indigents, atteints de maux qui les rendent désagréables et hideux aux yeux des étrangers qui fréquentent ce lieu thermal …».
La construction une fois réalisée, non sans quelques aléas relatifs à la délimitation exacte de l'implantation des édifices sur ce terrain appartenant à la Vallée, la mise en œuvre de l'accueil des «indigents» suscite des questions évoquées dans la séance 17 novembre 1862:
«… la commission trouve qu'il découle un fait regrettable et qu'elle ne peut mettre en doute: c'est que cet hospice (notez qu'il a perdu sa majuscule) érigé par la charité et pour la charité est devenu (et tend à prendre des proportions énormes) une maison, non pas destinée aux pauvres, mais bien une maison de santé comme on en trouve tant aujourd'hui dans les villes et qui ne sont érigées que par la spéculation et pour la spéculation. (…) Les malades indigents sont impitoyablement renvoyés s'il en reste, c'est un nombre restreint que l'on ne conserve que pour le droit de maintenir le titre d'hospice à cet établissement.»
«Outre donc le peu de ressources qu'il offre à l'indigence (fait qu'une enquête sérieuse et de bonne foi prouverait facilement) cet établissement menace, non seulement l'avenir des propriétaires de Barèges qu'il a déjà compromis, mais encore celui de la Vallée.»
«L'hospice est là, les impôts ne l'atteignent en rien, la Charité lui porte de l'argent censé destiné au soulagement des pauvres, qui ne sert qu'à faire du luxe dans l'établissement.»


La séance du 4 janvier 1864:
«La commission n'approuve pas qu'on fasse déclarer d'utilité publique l'Hospice de Barèges.»
«… ladite commission ayant prouvé par deux délibérations précédentes, l'une du 17 novembre 1862, l'autre du 29 juin 1863 (la délibération du 29 juin 1863 ne concernant que l'usage des piscines thermales de Barèges par les indigents n'a pas été reproduite dans le présent mémoire) que cet établissement était préjudiciable aux intérêts et propriétaires de Barèges, …».

Séance du 7 juin 1869:
«Considération sur l'utilité d'une communication entre le Haut-Barèges et l'Hospice Civil où se rendent en foule les étrangers pour leurs besoins et leurs exercices religieux. Cette délibération ne concernant pas directement l'Hospice, elle ne sera pas reproduite dans le présent mémoire.»

Séance du 2 août 1869:
«… l'Hospice civil est devenu un véritable hôtel garni. Monseigneur l'Evêque, faussant tout à fait le but de l'institution, établit une concurrence injuste et déloyale à tous les industriels de la localité. Dans ce moment, une trentaine de personnes sont logées et nourries à l'Hospice, qui ne payant aucun droit de vente sur les boissons, n'étant assujetti à aucune patente, employant au service de gens qui payent de 6 à 8 francs par jour, le linge et le mobilier dus à la Charité privée, n'est plus une maison destinée aux pauvres, mais une spéculation de lucre qui ne devrait pas exister.»
Toutes ces notes pourront paraître fastidieuses et faire considérer que ces expressions de 19 siècle sont bien dépassées aujourd'hui. Dans un dernier article sur cette histoire de l'Hospitalet, sa période 1965-2014, nous tenterons de restituer les questions qui ont émaillées ces 50 années chevauchant 20ème et 21ème siècle.
L'accueil des «pauvres», des plus précaires, des gens modestes est un thème qui ne quitte pas l'actualité et pour lequel les réponses restent délicates. Il est toujours nécessaire de ne pas s'en tenir aux postures de principes et de considérer la réalité de la mise en œuvre des réponses concrètes.

NOTES:
(1) - Jean-Marie POUPLAIN né en 1932, décédé en 2006 à Niort, de formation classique et juridique est ancien élève de l'École Supérieure de journalisme de Lille. Correspondant de l'Institut d'Histoire du Temps Présent (CNRS), il est l'auteur d'une Étude sur la population juive dans les Deux-Sèvres suivie d'un bilan de la déportation raciale (La Résistance en Deux-Sèvres
- 1994 -, Les enfants cachés de la Résistance
- 1998 -, Les chemins de la honte
- 2000-, tous à Geste Editions).
Il a fréquenté très régulièrement l'Hospitalet dès le début des années 70 et, administrateur de l'association Rencontres de Barèges, il a beaucoup œuvré à la recherche historique concernant cette maison ainsi qu'à ses aspects patrimoniaux. Il fût également un grand ami de Thomas GLEB et contribua de façon essentielle à la dation d'un nombre important de ses tapisseries au musée de la Tapisserie Contemporaine d'Angers. A noter également que les sœurs hospitalières qui assurèrent l'accueil dans la Maison de Secours Sainte Eugénie étaient celles de Niort où la chapelle du Carmel fût rénovée par Thomas GLEB (aujourd'hui détruite, les œuvres essentielles qu'elle accueillait sont dispersées, en particulier au Musée du Hiéron à Paray-le-Monial).


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