Un des premiers...
Emile LABIT
par Guy LACOMBE
Tous les villages du canton de Luz ont leur histoire, leurs personnalités discrètes ou officielles. Certaines ont un jour à leur façon marqué, enrichi l'histoire de la vallée. Il m'est donné aujourd'hui l'occasion de parler de l'un d'entre eux qui tel un pionnier, au même titre qu'un certain nombre d'autres, a contribué par son engagement et ses convictions à la création du Parc National des Pyrénées. Natif de Vizos nous nous sommes connus il avait neuf ans, j'en avais quatre.
Issu d'une famille de paysans à Vizos Emile Labit fut confronté comme tout un chacun à son avenir. Après avoir travaillé sur l'exploitation familiale, il effectua son devoir national en intégrant l'armée comme appelé. Nul ne choisit son âge et par voie de conséquence, à moins d'être sursitaire, son appel sous les drapeaux. Nous ne sommes plus au XIXème siècle… En pleine guerre d'indépendance avec l'Algérie il effectua un service de 29 mois et fut libéré en 1960. A l'issue de ce très long service militaire, que faire, à part remplacer son père décédé prématurément en travaillant sur les terres de ses géniteurs? Dernier d'une fratrie de cinq enfants, traumatisé par ce qu'il a vécu durant 25 mois passés en Algérie, râleur à ses heures, peu communiquant au point de ne connaitre que les habitants de son village natal il préféra quitter l'agriculture pour intégrer les services des Ponts et Chaussés de Luz. Il y restera un an et demi. Fort de ses premiers émoluments et d'une première expérience, le temps de se convaincre qu'il n'est fait ni pour ce métier ni pour l'agriculture et l'élevage il s'oriente alors vers une activité de plein air en passant un examen à l'Office National de la Chasse à Tarbes où il est reçu en tant qu'auxiliaire avant d'être titularisé quatre mois plus tard.
La vie au quotidien s'enchaine, il est maintenant en «chemin de famille» et pour concilier le présent et le futur il élit domicile à Argelès-Gazost. Ce nouveau «port d'attache» favorise la circulation de l'information et notamment celle relative à l'enquête publique concernant la création d'un parc national dans les Pyrénées. Toutes les communes du Pays Toy et beaucoup d'autres au delà de ce canton, sont invitées à donner leur avis. A l'issue des études, des enquêtes, de la consolidation des avis des uns et des autres, de la conciliation des structures locales, politiques et administratives, des négociations et compensations, le Parc National des Pyrénées est crée le 23 mars 1967, C'est le troisième en France après ceux de la Vanoise et de Port Cros.
Ce Parc National des Pyrénées est composé de 85 communes. 14 ont une partie de leur territoire en coeur de parc, 65 ont adhéré à la charte. Sa surface au cœur est de 45.700 hectares, la zone périphérique est énorme, 206.353ha. Ses missions sont d'assurer la protection de la biodiversité, la valorisation d'activités compatibles avec le respect de la nature, la connaissance scientifique des patrimoines, le renforcement des liens avec les acteurs locaux, l'accueil du publique.
Pierre Chimits, Ingénieur de l'ONF est alors chargé par le Ministère de tutelle de sa mise en œuvre. Le préfet honoraire Roger Moris témoigne: «Aucun obstacle ne le décourageait, parcourant sans relâche ses quatre vallées, il avait la patience d'écouter, le courage de persévérer, le don de mettre en confiance, le goût de la démonstration et de la synthèse et s'il le fallait, l'esprit de la transaction» Nommé directeur, il exerça cette fonction durant dix années jusqu'à sa retraite en 1977.
La mission était énorme ce projet étant très critiqué notamment par les éleveurs qui y voyaient une perte d'exploitation: «La montagne à l'intérieur du parc va nous être interdite. Que vont devenir nos granges? Où va-t-on mettre à paitre nos moutons?»
Le transfert de certaines compétences des maires au directeur du parc (police, voirie et stationnement) exaspère les élus. Parallèlement à la nécessité d'expliquer, de rassurer les populations concernées un concours pour le recrutement de gardes est organisé. Les embauches devant couvrir les besoins des Hautes Pyrénées et Pyrénées Atlantiques et
plus spécifiquement les vallées d'Aure, de Luz, de Cauterets, d'Arrens, d'Ossau et d'Aspe. Chaque vallée étant identifiée comme un secteur. Emile plus que jamais attiré par la montagne, les grands espaces, la nature, la beauté des sites, la faune, la flore et l'envie de participer à cette création où tout était à faire s'y présenta. Il est vrai qu'il ne partait pas en inconnu, candidature déplaisant aux locaux qui tentèrent de le dissuader. Avant son service militaire il avait avec son père et ses frères parcourus la montagne en tout sens, en toute saison et dans toutes les conditions climatiques possibles et imaginables. La nature était dans ses gènes. Il sorti 5ème sur un nombre important de candidats. Restait à choisir son affectation. Valse hésitation entre les secteurs de Cauterets ou de Luz. Cauterets était sa destination de cœur mais sous l'insistance du Directeur et de ses parents il céda pour celui de Luz, et intégra le corps des Gardes du PN en juin1968.
Six gardes et un chef de secteur, détaché de l'ONF, constituèrent le groupe. Travaillant par équipe de deux, d'origine Bigourdane ou Béarnaise leur intégration dans le tissu local se trouva facilitée du fait qu'ils parlaient, couramment le patois. Emile avait été berger sur les pentes du Pays Toy durant ses dix huit premières années. «Ceux-ci sont du pays et comprennent mieux nos problèmes que les «encravatés» de Tarbes…» disaient les paysans. Emile et Pierre Armary couvraient le secteur comprenant: le Barada, le Refuge Pâques et le Néouvielle. Deux autres couvraient le secteur de Gédre/Campbieilh et deux celui de Gavarnie. Au delà des connaissances de l'environnement que chacun possédait de par ses activités précédentes, la formation aux dangers et pièges de la montagne fut complétée par des guides de montagne diplômés et recrutés comme gardes du parc. Ultérieurement on nomma des spécialistes par secteur pour l'observation et comptage de la faune. Le début de l'activité des gardes du parc est basé sur des procédures provenant d'en haut, pas toujours en adéquation avec le terrain ni applicables au contexte, sur la curiosité de chacun, sans horaires et des moyens succincts. Une paire de jumelles pour deux. Une voiture pour sept. Le chef de secteur déposait les gardes sur les lieux de leur mission et ensuite au «duo» de se débrouiller. Tout était à créer et à organiser.
Les premières missions:
- mise en place du parc
- prise de contacts avec la population
- programme d'aménagement: création de sentiers, balisage, restauration etc.
- améliorations pastorales: clôtures, abreuvoirs travaux qui seront repris ensuite par la Commission Syndicale
- protection et surveillance de la faune et de la flore
Pour protéger les troupeaux de moutons et de vaches présents dans les estives, ils furent habilités à dresser des procès verbaux aux propriétaires de chien non tenus en laisse dans le périmètre du parc. Anecdote vécue. Une femme qui marchait avec un sac dans les bras glissa sur un névé, le sac chut et s'ouvrit libérant un chien qui partit en aboyant. Il s'en suivit une franche rigolade et quelques conseils.
Un refuge fut construit par secteur. Pour Luz: les Espuguettes en 1972.
Le scientifique, Jean-Pierre Besson, en charge de la mise en place des missions a beaucoup participé à la formation et à l'enrichissement des connaissances de chacun. Les gardes disposaient d'un cahier surnommé «Petit menteur» sur lequel ils reportaient leurs observations, leurs rencontres, leurs constats, leurs ressentis et tout ce qu'ils jugeaient bon de noter. J-P Besson centralisait ces données en vue de leur exploitation pour les plus pertinentes. Son approche sur l'encadrement de ses gardes et les résultats obtenus provoquèrent quelques jalousies sur d'autres secteurs.
Le visuel de ce nouveau parc, qui sera peint sur les rochers délimitant le pourtour et limites du parc est une tête d'Izard rouge sur fond blanc. Au milieu de toutes ces taches vint le premier comptage des Isards. En automne 1967 sur le secteur de Luz ils en dénombrèrent 32. Un peu plus tard le comptage des isards se fit deux fois par an. Restait à se pencher sur les autres espèces vivants sur le secteur, les aigles, les vautours, les coqs de bruyère etc. Travail important permettant de surveiller la fécondité et la capacité des espèces à se développer dans un espace désormais borné pour les humains. Vinrent ensuite au fil des ans la réintroduction d'espèces ayant disparu du massif Pyrénéen pour diverses raisons: les marmottes (1948), les ours (1996), les bouquetins (2014) etc.
Dans les années 48 Annette Sabatut née Fedacou passait sept mois seule dans la vallée du Barada à garder le bétail. A ses heures perdues elle faisait la toponymie du coin et ravitaillait les bergers perchés dans leurs cabanes. Le beau frère de cette femme était chasseur du Dr Couturier qui lui même menait une étude scientifique sur les différences génétiques entre le chamois des Alpes et l'Isard des Pyrénées. Parallèlement à ces activités le Dr Couturier introduisit à la demande de Jean Marie Sabatut au lieu dit Matte dans la vallée du Barada les premières marmottes du secteur. Pour favoriser l'acclimatation de celles-ci Jean-Marie bâtit un abri fait de pierres et de mousse contre un gros rocher sous lequel les premières marmottes vinrent creuser leurs terriers. Le statut des Gardes du Parc dépend de la fonction publique, ce qui au gré des gouvernements successifs a entrainé le personnel à changer de ministère environ tous les deux ans.
En hiver un certain nombre de tâches étaient différentes:
- préparation des panneaux de balisage, fléchage des itinéraire, entretien des équipements,
- randonnées en ski pour surveiller la faune, isards, rapaces, bilan des dégâts suite aux avalanches,
C'est ainsi qu'Emile perdit l'audition totale d'une oreille suite au gel de ses deux oreilles lors d'une trop longue observation de rapaces. Progressivement la profession de Garde du Parc s'est vulgarisée ou presque grâce aux films, conférences, magazines, livres et jusqu'aux écoles à travers les classe vertes. Les enseignants jouant un rôle important dans la découverte des métiers de la nature.
Les gardes ont très rapidement porté l'uniforme: bleu marine, une veste en duvet kaki. Au fil du temps et de l'expérience celle-ci évolua au même titre que l'écusson témoin de leur appartenance à la structure.
C'est avec beaucoup de fierté qu'ils exhibèrent le premier d'entre eux. Il identifiait parfaitement l'appartenance du porteur. Mais le développement du nombre de parc en France imposait que l'écusson représente l'institution nationale au détriment de la personnalisation de chacun. Progressivement l'équipement des gardes s'enrichi d'appareils photo, de jumelles, et en fonction des missions de longues vues. Ce qui n'allégea pas les sacs mais facilita l'observation, la remontée d'informations.
Plus tard en tenant compte de l'évolution du métier et de nouveaux recrutements la hiérarchie administrative imposa la création de grades. Les Conseils Généraux jouèrent un rôle important dans la mise en œuvre du parc avec un souci majeur de protéger le patrimoine dans toutes ses composantes.
À quelques années de la retraite d'Emile la hiérarchie manifesta de l'impatience quand à l'impossibilité des gardes à localiser des gypaètes barbus sur le secteur. On aurait vu trois couples se déplacer par ci par là… Différentes recherches entreprises aboutirent à localiser un volatile dans le bas de la vallée du Mousca (Gerd). En l'absence de résultat une réunion de secteur organisée par le Dr Adjoint du parc enjoignit Emile/Pierre a exercer dorénavant leurs recherches sur Gazost. Touché dans son amour propre ou ébranlé dans ses convictions Emile bravant la direction déclara «J'en ai rien à foutre de celui de Gazosttant que nous n'aurons pas trouvé celui du Mousca». Réponse du berger à la bergère «je n'en ai rien à foutre de celui du Mousca depuis que vous le cherchez je veux celui de Gazost». Ils se rendirent sur le secteur de Gazost et Emile ne pu s'empêcher de dire au Dr Adjoint «Que voulez-vous qu'un gypaète fasse à Gazost, c'est un pays pire que la haute Kabylie…» Un jour plus tard et à l'aide d'un télescope ils trouvèrent celui du Mousca. L'honneur était sauf.
La vie d'Emile est jalonnée d'une multitude de bons souvenirs.
- Etre du premier groupe ayant eu la responsabilité de mettre en place la structure du parc et à avoir «rodé» missions et procédures.
- Avoir exercé un très beau métier dans un environnement de montagne qui a toujours depuis sa plus tendre enfance été le sien.
- La satisfaction d'avoir travaillé avec quelques responsables pour leur vision, leurs compétences, leur implication et leur comportement.
- Heureux d'avoir rendu service au monde pastoral, de dire la vérité et d'avoir convaincu les sceptiques voir les irréductibles sur le bien fondé du parc.
Au final il est habité du sentiment d'avoir accompli sa mission à l'égard de la population.
Sans nostalgie mais avec quelques regrets, il exprime
• le sentiment peut-être de ne pas avoir accompli la mission telle que décrite en 1967
• ne pas avoir suffisamment contribué à maintenir certaines espèces Ex: le Lagopède en voie de disparition, le Grand Tetras, le Perdreau gris en nette diminution. Mais les gardes des six parcs nationaux français ont-ils une responsabilité dans la construction de stations de sports d'hiver ou leur agrandissement, dans la croissance de randonneurs en montagne, le non respect des consignes par les promeneurs, la pollution croissante, l'urbanisation galopante de l'espace?
• la douleur d'avoir perdu plusieurs collègues suite à des accidents dans l'exercice de leurs fonctions: foudre en vallée d'Ossau, avalanche à Gavarnie, fauteuil roulant pour un collègue
Après avoir «crapahuté» durant 30 ans en tout sens à travers monts et vallées, granges et villages Emile partit à la retraite. Départ qui lui permit d'apprécier le respect et la compréhension que le monde agricole a manifesté à l'égard de cette première génération de garde. Il avait 60 ans. Souhaitons que ces rapports perdurent pour le bien de tous et toutes.
Ses devises: «Si on ne connait pas son environnement on ne peut pas le protéger»
«La montagne nécessite de la pratiquer plus de douze mois par an!»