
SANTÉ EN PAYS TOY
DOSSIER
Hommage à Maman
par Jean-Pierre BAUDICHON
« Maman, Simone Baudichon, était née le 30 juin 1923 à Saint-Chamond dans la Loire.
Née Vergier, elle avait deux sœurs Juliane et Monique. Son père Jean, qui était employé dans la sidérurgie, et sa mère Julia qui était institutrice, les ont élevées là-bas jusqu'à la deuxième guerre mondiale. Ma grand-mère, qui était une femme très forte de caractère, a décidé pendant la guerre de quitter cette région pour protéger ses filles, et elle est partie avec ses trois filles pour vivre à Arcachon pendant que son mari continuait à travailler à Saint-Chamond. Maman a suivi ses études de pharmacienne à Bordeaux pendant la guerre. Elle rentrait à Arcachon une fois par semaine, et elle a alors connu, la peur au ventre, les arrêts de train dans la nuit en rase campagne, toutes lumières éteintes, pour éviter les bombardements… À plusieurs reprises, elles viendront alors toutes les quatre en vacances dans la vallée de Luz, en louant à Betpouey. Les souvenirs de cette époque lui étaient très chers. C'est à cette période que Maman, surnommée «Monette» dans la famille, a découvert la montagne, en allant notamment au Pic du Midi. À l'époque, elles partaient à pied le soir de Betpouey, et montaient dans la nuit pour arriver au Pic du Midi au lever du soleil. Le camion dans lequel elles avaient pu se réchauffer au col de Sencours faisait partie des souvenirs que sa sœur Juliane aimait raconter avec elle. À la fin de ses études, elle a fait plusieurs remplacements dans des pharmacies du Sud-Ouest. À l'époque, il n'y avait qu'une seule pharmacie à Luz et dans tout le pays Toy. Maman décida alors de créer une nouvelle pharmacie à Esquièze, qu'elle ouvrira environ en 1954 et qu'elle appellera «Pharmacie Nouvelle». Les débuts furent difficiles, car issue d'un milieu très modeste, elle avait des moyens très limités. C'est en se privant de beaucoup de choses qu'elle est alors arrivée à constituer peu à peu un stock de médicaments lui permettant de fonctionner. Peu de temps après, en 1956 sa sœur Monique décède des suites d'un accident d'alpinisme dans le massif de la Meige. Un jour, un homme un peu frileux s'est approché du petit poêle qu'elle avait dans la pharmacie, et a trouvé qu'il était bien à discuter avec elle. C'était Edmond Baudichon, commissaire de police, qui était alors au centre de vacances de ski alpin de l'armée de l'air à Barèges. Il s'est rapproché d'elle et ils se sont mariés le 12/07/1958. Deux ans après, Maman m'a mis au monde en décembre 1960, un jour où une tempête de neige faisait rage, et où le trajet jusqu'à l'hôpital de Tarbes dans sa 4 CV Renault est resté dans la mémoire de Maman et de Papa qui la conduisait. Je fus son seul enfant.
Une douzaine d'années plus tard, nous faisions la dernière balade en montagne que ma grand-mère a pu faire, c'était à Ets Coubous, avec Maman et Juliane. Cette sortie est restée gravée dans nos mémoires.
Les quelques semaines d'été passées chaque année avec Maman et Papa à l'Île d'Oléron, dans la maison construite modestement par mon grand-père paternel avec du sable de la plage, permettaient à Maman de prendre un repos annuel bien mérité. Les trajets jusque là-bas en 4 CV Renault et en 203 Peugeot étaient à l'époque une aventure pour tous les trois. Pendant toute mon enfance, mon adolescence, les années qui suivirent, et au de-là, Maman m'a tout donné: son amour, sa protection, son dévouement sans limite…Elle a toujours essayé d'arrondir les angles dans un foyer qui n'a pas toujours été facile pour elle. Simone était une femme gaie, bienveillante avec tous, et généreuse.
Elle prenait des nouvelles de tous avec beaucoup de compassion et essayait toujours de réconforter de son mieux ceux qui traversaient des moments difficiles, sans se plaindre d'elle-même. Au cours de toute sa carrière de pharmacienne, elle a essayé d'aider au mieux tous les habitants du pays Toy qui en avaient besoin. À l'époque, elle faisait souvent les piqûres à ses clients pour les dépanner. Pendant plusieurs dizaines d'années, il y a eu une sonnette de nuit qui permettait d'avoir directement des médicaments à toute heure en cas d'urgence, et j'ai encore le souvenir du bruit des pas de Maman lorsqu'elle descendait précipitamment dans l'escalier pour servir ses clients en pleine nuit.
De 1956 à 1986, elle a toujours été locataire du même appartement modeste au-dessus de sa pharmacie. En 1983 elle accède à la propriété d'un terrain dans le lotissement des Deux Églises à Esquièze, où elle fera construire sa maison en 1985, et où elle déménagera lors de la vente de sa pharmacie, afin de rester en pays Toy jusqu'à la fin de ses jours.
Elle y vivra une retraite heureuse de 1986 jusqu'en 2016, donc environ 30 ans. Edmond, son mari, décède en 1996. Maman vivra donc ensuite 20 ans toute seule dans sa maison. Juliane, sa sœur, qui vivait loin d'elle à La Ferté-Saint-Aubin, mais avec qui elle était très proche, s'appelant au moins trois fois par jour, décède en 2014. Cette disparition, après celle de son mari, crée un vide énorme dans sa vie que j'essaye alors de combler en l'appelant à mon tour très souvent. En mars 2016, donc à l'âge de 93 ans, des problèmes de santé la conduisent à l'hôpital et entraînent une dépendance qui ne lui permet plus de retourner vivre dans sa maison. En avril 2016, elle s'installe aux Ramondias dont elle ne repartira plus. Maman habite alors désormais dans l'enceinte de Notre Dame de l'Espérance où sa propre Maman avait été institutrice pendant quelque temps il y a très longtemps. En 2023, Maman fête ses 100 ans aux Ramondias en présence de toute sa famille, heureuse et en toute lucidité, trempant ses lèvres dans la Clairette de Die et dévorant son gâteau mousse. En février 2024, sa santé se dégrade à la suite d'une mauvaise grippe, et s'ensuit des périodes fluctuantes.
Dimanche 23 juin, lorsque j'arrive des Alpes pour passer une semaine pour lui tenir compagnie, elle est très faible, et elle ne s'alimente presque plus. Elle me dit alors à plusieurs reprises «je ne peux plus». Maman aurait eu 101 ans hier dimanche 30 juin, mais mardi dernier 25 juin elle s'est éteinte à 19 h 05. J'ai eu la chance d'être là et de lui tenir la main lorsqu'elle est partie. Pendant les huit années qu'elle a passées aux Ramondias, et habitant pour ma part dans les Alpes, j'ai essayé de venir la voir quelques jours au moins tous les 3 mois pour essayer de lui rendre tout l'amour qu'elle m'avait donné, mais c'était impossible, tellement elle avait fait pour moi. Maman, je te demande pardon. Depuis très longtemps, et bien avant qu'elle rentre aux Ramondias, Michelle Castagné était devenue son ange gardien avec l'aide de son mari Patrick. Michelle l'a accompagnée pendant de très nombreuses années, jusqu'au bout, et je l'en remercie du fond du cœur. Je tiens à remercier personnellement Jean-Daniel Morigny qui a sauvé Maman à de nombreuses reprises pendant ses vingt dernières années. Il avait été stagiaire à la pharmacie pendant ses études de médecine, et sa maman Madeleine avait pris le relais pendant plusieurs années pour aider Maman à la pharmacie. J'ai une pensée très émue pour Henriette Péré, qui a été ma Nounou pendant très longtemps, et qui a aidé Maman pendant plus de 25 ans. De par son travail Maman connaissait beaucoup de monde de la vallée, mais en vivant jusqu'à plus de 100 ans elle a vu disparaître peu à peu tous les membres de sa génération, et souvent des plus jeunes, dont son amie Martine Soré qui a toujours tenu une place particulière dans son cœur. Je remercie tous ceux qui sont venus accompagner Maman au départ de son grand voyage, et toute notre famille se joint à moi. Seigneur, je voudrais que tu prennes bien soin de Maman, et que tu lui donnes tout le bonheur qu'elle a mérité et qu'elle n'a pas eu sur cette terre. Paix à l'âme de Maman.
Adieu Maman. »
Jean-Pierre Baudichon
pierre.baudichon@wanadoo.fr