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L'ÉMIGRATION DES TOYS

DOSSIER

Le parcours de Julie PUYO-FOURTINE modifier

De l’estive du Barradé au cluster¹ de New-York

par Maurice PÉLÉGRY

Tous les émigrés du pays Toy n'ont pas tous été guidés par leur soif d'aventure.
Certains ont été obligés de partir pour proposer une issue réussie à leurs rêves, à leur travail. Tout le monde a pu voir la magnifique photographie de Richard Pak, faite pour la fondation l'Oréal, à l'issue de l'incroyable prix remporté par une enfant du pays Toy, Julie Puyo-Fourtine. Cette photo, parue dans de nombreux supports, a valu à Julie de nombreuses félicitations appuyées et bien évidemment méritées. Le clin d'œil du destin, et nous verrons plus loin pourquoi, est que ce cliché a été saisi dans une belle bibliothèque, celle où a été créé le prestigieux CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique), fleuron national.

Julie est née à Tarbes, en octobre 1997. Son patronyme composé signe à lui seul ses deux racines: Puyo et Fourtine, deux noms qui sentent bon le foin et le regain. Tout naturellement, Julie va aller à l'école de Luz, puis au lycée d'Argelès-Gazost jusqu'au baccalauréat qui, en ce qui la concerne, sera complété par un S, comme scientifique, on s'en serait un peu douté.

Elle obtient ensuite, une licence de Physique et Chimie à Toulouse après une première tentative ajournée en faculté de Médecine: «J'ai été influencée par cette 1ere année de médecine à Toulouse. Cela a été un bon test, car c'était du tout par cœur, et je suis nulle en par cœur. Petite, j'avais du mal à apprendre mes poésies. Je voulais un domaine où il y a de la réflexion, pas du par cœur. Je suis donc partie vers une licence orientée recherche. La rencontre avec deux professeurs de Toulouse, a été pour moi une source d'inspiration. Il s'agissait de chimie théorique. J'ai eu le déclic d'un coup, le fait aussi d'aller dans leur laboratoire et de vivre le quotidien du chercheur, que j'aimais, a influencé ma décision. Je me suis tout de suite dit: je veux faire ça! Je me suis donc orientée vers la recherche fondamentale. Je fais des modélisations sur ordinateur de systèmes biologiques, chimiques et biochimiques et j'étudie les réactions qui se produisent.»
Après donc sa préparation à Toulouse, direction Paris pour un Master et une thèse soutenue à Paris Jussieu.
Julie passe sa thèse de doctorat en Chimie Physique, dont la date de soutenance a été le 13/12/2024, à l'Université Paris Cité. Je sens que vous êtes tous impatients de connaître le sujet de sa thèse validée: «Vers des simulations réalistes d'acides nucléiques en présence d'ions divalents: du développement de champ de force aux études mécanistiques.» En deux mots, cette thèse explore sous deux angles l'interaction entre ions divalents et acides nucléiques, en utilisant différentes méthodologies de simulation moléculaire. Tout le monde a entendu parler du rôle de l'ARN ² messager pendant la récente période du Covid. Cette thèse s'est également intéressée aux mécanismes réactionnels du clivage de l'ARN. Ce travail a ouvert la voie à une meilleure compréhension des rôles des ions dans les processus catalytiques des ribozymes et autres systèmes biologiques.

Un bonheur n'arrivant jamais seul, Julie remportera un des prix des jeunes Talents France 2024, l'Oréal-UNESCO. Cette édition 2024 pour les femmes et la science a mis en lumière l'importante contribution des femmes scientifiques à la résolution des grands défis environnementaux, sanitaires et sociaux d'aujourd'hui. Ainsi, la doctorante Julie a porté haut les couleurs de l'Université Paris Cité. À cette occasion, elle déclare: «Je trouve stimulant d'essayer de modéliser les interactions entre les molécules clé du vivant, qui jouent un rôle si important dans ce que nous sommes.»

Le grand voyage continue
Après Toulouse et Paris, Julie part pour l'Amérique chez un spécialiste des simulations d'ARN, un certain Darrin York, Professeur au département de Chimie, dans l'Université Rutgers, Etat du New Jersey.
Rutgers est une Université de recherche publique, à deux pas de la ville de New-York. Ce campus compte près de 55 000 étudiants, c'est-à-dire, la population municipale des villes de Tarbes et Lourdes réunies. Mais pourquoi avoir fait ce choix?
Elle me répond: «Pour travailler par la suite au CNRS ou devenir maître de conférences, il est fortement conseillé, en post-doctorat, après la thèse, de valider la case étrangère. L'idée, c'est de faire un contrat d'un à trois ans dans un laboratoire, chez un spécialiste. J'ai donc contacté une très grande référence dans mon domaine. Il s'agit de Darrin York. Je suis «fan» de lui et je voulais absolument travailler dans son groupe. Je lui ai envoyé un mail, il m'a répondu. Nous avons eu un entretien à distance, puis avec son équipe et ensuite, il m'a invité une semaine là-bas. Après avoir obtenu son accord, je vais donc partir deux ans aux Etats-Unis. Je suis contente, car je ne suis pas persuadée, vu l'évolution des relations internationales actuelles, que cela aurait été longtemps possible. Nous avons conclu au bon moment.»
Je me suis donc documenté pour savoir qui est ce Darrin York qui a une adepte inconditionnelle en pays Toy. Darrin York est un expert dans le domaine des simulations informatiques de biomolécules et de leurs réactions. Il est titulaire d'un doctorat de chimie. Il a intégré l'Université Rutgers en 2010, et quatre ans plus tard, il a été nommé professeur de l'année au New Jersey. Autant dire que Julie ne va pas n'importe où! Mais en dehors de ses compétences dans le domaine de la Chimie, Darrin York a résolu un problème qui a contrarié les grandes universités pendant des années: comment accorder une attention personnelle aux étudiants dans une classe de cours magistraux de 400 personnes? Pour cela, il a développé un système d'apprentissage qui relie les étudiants et les instructeurs les uns aux autres en ligne. Cela fournit une rétroaction immédiate en comparaison aux cours de «récitation» que les étudiants avaient l'habitude de prendre. Il a nommé cet enseignement en ligne ChiPS (Chemistry Interactice Problem Solving Sessions). Cet éminent chercheur déclare en outre: «Vous ne comprenez jamais complètement quelque chose avant d'avoir à l'enseigner. Cela est particulièrement vrai en science, en technologie, en ingénierie et en mathématiques, où les concepts sont appliqués pour résoudre des problèmes complexes. Pour moi, les frontières entre la recherche et l'éducation sont infiniment floues. Pour que je sois meilleur éducateur possible, je dois continuer à apprendre et à découvrir des choses par moi-même à travers mes recherches. Cette excitation de la nouvelle découverte se nourrit de la façon dont j'essaie d'éduquer les étudiants.» L'objectif de Julie dans le New Jersey, est donc de se spécialiser sur des simulations d'ARN et à terme l'ARN en
particulier. Celui aussi d'être dans un gros groupe avec un chercheur reconnu afin de faire des publications et pouvoir revenir en France. D'autant que cet expert reconnu a travaillé aussi en post doctorat dans la célèbre Université d'Harvard et dans celle de Strasbourg. À cette occasion, il a côtoyé une autre sommité mondiale, un certain Martin Karplus, pionnier reconnu dans ce domaine, qui a été avec deux autres chercheurs, prix Nobel de Chimie en 2013. Ils furent récompensés pour «le développement de modèles multi-échelles pour des systèmes chimiques complexes.»
S'en suivent avec Julie, de longs échanges sur le «machine learning», c'est-à-dire le système d'apprentissage pour apprendre des données sur un système, mais aussi sur le thème phare du moment, l'Intelligence Artificielle qui d'après elle: «L'IA va rajouter des performances à ces recherches, permettre d'avancer plus vite et il est vrai, consommer encore plus d'énergie que requièrent les systèmes traditionnels.»
Pour agrémenter vos soirées un peu plus fraîches, je livre à votre connaissance quelques lignes pour mieux appréhender le domaine qu'à choisi Julie.

Le monde qui nous entoure est constitué d'atomes qui s'assemblent pour former des molécules. Au cours des réactions chimiques, les atomes changent de place et de nouvelles molécules se forment. Pour prédire avec précision le déroulement des réactions aux sites où elles se produisent, des calculs avancés basés sur la mécanique quantique sont nécessaires. Pour les autres parties des molécules, il est possible d'utiliser les calculs plus simples de la mécanique classique. Tous ces hommes ont développé avec succès des méthodes combinant mécanique quantique et mécanique classique pour calculer le déroulement des réactions chimiques à l'aide d'ordinateurs, de très gros ordinateurs.

Voilà, vous y voyez très certainement plus clair, n'est-ce pas?
Je me hasarde à lui demander, mais à quoi tout cela va-
t-il servir? Elle me répond: «À mieux comprendre les systèmes. Je travaille avec des expérimentateurs, de vrais biologistes. Ensemble on essaie d'être complémentaires et de répondre à un problème donné, par exemple: comment cet ARN va être occupé, ou quelle est la réaction chimique? On essaie de mieux comprendre un système donné et il peut y avoir des débouchés médicaux à très long terme.» Julie veut donc passer deux ans aux Etats-Unis: «Puis je souhaite passer les concours comme celui du CNRS, ou travailler comme maître de conférences à l'université en tant qu'enseignant-chercheur. Tout cela étant dans le domaine public. Je préférerai le CNRS, car on peut choisir le nombre d'heures d'enseignement et aussi changer d'endroit en France à l'inverse d'enseignant -chercheur où l'on est bloqué dans l'université. En revanche, le CNRS ne prend chaque année, que 4 personnes sur 100 candidats qui ont postulé! Mon objectif est de le tenter deux ou trois fois. En cas d'échec, je me dirigerai alors vers le privé dans des entreprises qui travaillent dans ce domaine comme les laboratoires pharmaceutiques (Sanofi), voire dans le groupe Total.»
Mais revenons à nos moutons, ceux du pays Toy, bien évidemment.
«Deux personnes m'ont beaucoup marqué à Luz: l'instituteur Roger Noguère et aussi ma grand-mère, Odette. Depuis toute petite, elle me faisait faire mes devoirs, des dictées et réciter mes tables de multiplication ainsi que d'autres exercices supplémentaires. C'était même très militaire et c'est grâce à elle si j'ai autant progressé. Elle compte beaucoup pour moi.»

Bien entendu, je suis allé demander son avis à cette grand-mère aimante, Odette Puyo, trop contente de nous parler de sa petite fille: «Elle aimait beaucoup travailler, elle ne voulait jamais arrêter. On reprenait ce qu'elle avait fait à l'école, si elle n'avait pas tout compris. Alors, je m'improvisais institutrice. Elle venait souvent me voir, surtout quand nous avons pris notre retraite de l'hôtel du Parc à Barèges. De toujours Julie aimait travailler, je ne pensais pas qu'elle ferait cela, mais c'est ce qu'elle voulait. Elle aurait pu choisir quelque chose d'autre pour être plus avec nous» Julie lui répond: «Mais c'est ce que je voulais faire Mémé!» Odette se résout: «Alors, si c'est ce qui te plaît, il faut que tu ailles jusqu'au bout et que tu aies un bon poste»
Julie n'est pas à proprement parler une adepte de la montagne, mais elle aime revenir se ressourcer à Luz, même si elle va moins à la grange du Baradé, sous le majestueux Bergons. Quand je lui dis qu'il y a de nombreux Toys qui ont quitté «le pays», elle me répond: «Non. De ma classe, beaucoup sont restés là: Jules Armary de Betpouey, Yoan Theil d'Esterre, Yann Fourtine «Chicane» de Barèges, Anaïs Faute, Laura Milon de Viscos, Morgan Marchand d'Esquièze. Paul Chave, Lucas Fourtine, etc. Je suis restée amie avec Manon Prissé d'Esquièze, son père Guy est Président Ski Toy. J'ai aussi beaucoup de souvenirs marquants. J'ai passé toute mon enfance avec Fanny Madalla. Nous faisions des activités tous les après-midis. Cela dit, à Luz, nous avions une vie calme.»
Tu as un rêve?: «Voyager et faire de la recherche. Les Etats-Unis, c'est vrai que cela me plaît bien aussi, car c'est le pays des grands espaces, les parcs nationaux, la route 66. J'aimerai bien aussi aller en Asie, mon copain est d'origine Vietnamienne.»
En tous les cas, Julie, passionnée de photo, argentique ou numérique, de cinéma et de littérature va devoir faire preuve d'organisation. Entre elle à New-York, son copain, Centralien de formation, qui poursuit ses recherches à Frankfort, en Allemagne, et la famille à Luz, avec une mémé attentive à Lalanne, cela ne va pas être simple. Ce qui m'intrigue avant tout, c'est l'aisance qu'elle manifeste pour faire ce grand écart entre le Bergons Toy et le New Jersey Américain. Elle répond tout naturellement: «C'est certain, j'ai dû m'adapter à de très gros changements, entre la vie à Luz et le domaine choisi pour mon avenir. Même si cela n'a que peu de rapport, je suis très à l'aise dans les deux domaines. Ce qui est certain, c'est que ces deux domaines aussi différents, c'est ce qui me définit aussi!»
Un dernier souhait Julie, tu ne dis surtout pas à l'Oncle Sam, où se trouve le Barradé et si tu as un coup de moins bien au pays des Indiens, allonge-toi et écoute le bruit du bastan qui roule…

cluster¹: dans un système informatique, un agrégat, ou «cluster», est un groupe de ressources, telles que des serveurs. Ce groupe agit comme un seul et même système. Il affiche ainsi une disponibilité très élevée. Si on pense à un cluster chimique, on désigne un agrégat atomique qui est un ensemble d'atomes liés de façon suffisamment étroite pour avoir des propriétés spécifiques.
ARN ²: les Acides Ribo Nucléiques sont des molécules porteuses d'information génétique. Ils sont formés de 4 bases nucléiques (adénine, uracile, cytosine et guanine) qui s'enchaînent pour former des brins linéaires ou structurés. L'ADN (Acide DésoxyriboNucléique), est une macromolécule présente dans les cellules, contient toute l'information génétique, appelée génome. C'est aussi un acide nucléique.



Sources: Site Rutgers Université - Site Charmm (Chemistry at HARvard Machromolécular Mechanics) - Eurekalert - Google scholar - Research gate - République Française, Université de Starsbourg/CNRS, Martin Karplus, prix Nobel de chimie 2013 - CNRS Chimie – Université Paris Cité – Site l'Oréal-Unesco
Photographies : Richard Pak pour le groupe l'Oréal - album familial Julie Puyo Foutine - photographies Maurice Pélégry


Légendes complètes:
2 - École de Luz. Classes de petite et moyenne section
De bas en haut et de gauche à droite:
Rangée du bas: Simon Suzac, Maëlys Merceron, Benjamin Bareilles, Lucie Lassalle,?, Emeline Souberbielle, Anaïs Fauth,?,?. Rangée du milieu: Damien Habas,?, Jean Nogué,?, Adam Sagan, Julie Clocher,?, Marie Armary. Rangée du haut: Sylvie Haurine (institutrice), Laura Milon, Eliott Cadiou, Constance Caussieu-Pratdessus, Kylian Merceron, Julie Puyo-Fourtine, Anaïs Gilbert (?), Théo Souberbielle, Magali Vignes, Cathy (?) institutrice.
3 - Julie Puyo-Fourtine dans la bibliothèque où elle a soutenu sa thèse, l'Institut de Biologie Physico-Chimique. Clin d'œil à son avenir, c'est dans cette bibliothèque qu'ont été signés les documents de la création du CNRS. Julie devient alors Doctorante Sciences de la matière, Université Paris Cité.
4 - C'est l'académicien Christian Serre en personne qui a remis le prix à Julie
5 - Institut de France: la photo de groupe lors de la cérémonie de remise des prix avec les autres lauréates
6 - Julie avec sa maman et son copain Zakarya lors de cette cérémonie
8 - Devant le massif de l'Ayré, Julie avec sa grand-mère aimante, Odette Puyo

Julie PUYO-FOURTINE

Julie PUYO-FOURTINE

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École de Luz. Classes de petite et moyenne section...

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dans la bibliothèque où elle a soutenu sa thèse...

dans la bibliothèque où elle a soutenu sa thèse...

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C’est l’académicien Christian Serre en personne qui a remis...

C’est l’académicien Christian Serre en personne qui a remis...

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Institut de France : la photo de groupe lors de la cérémonie...

Institut de France : la photo de groupe lors de la cérémonie...

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Julie avec sa maman et son copain Zakarya...

Julie avec sa maman et son copain Zakarya...

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Julie avec sa grand-mère aimante, Odette Puyo...

Julie avec sa grand-mère aimante, Odette Puyo...

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