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Histoire d'une souche modifier

Rapport d’un forestier-légiste

par Michel BARTOLI

Dans toutes les séries policières, pour aider les enquêteurs… et les spectateurs, le rapport du médecin-légiste est souvent la pièce qui, expliquant tout des modalités d'un meurtre, permet d'en détecter la date et les conditions d'exécution.
Pour élucider la mort de cet arbre dont il ne reste qu'une vieille souche sur laquelle pousse un jeune feuillu et est posée – regardez bien – une… pierre, En Baredyo a dû faire appel à un forestier-légiste.
L'affaire a eu lieu dans la sapinière du Barrada, loin de tout, même de la route forestière qui la dessert aujourd'hui.

Rapport du Dr M. B. établi après un examen clinique sur place.
1) Le «cadavre» est celui d'un sapin coupé il y a longtemps: la souche est bien pourrie et la section de coupe est un peu bombée et assez haute. C'est la marque d'un abattage fait au passe-partout. C'est donc une exploitation qui a eu lieu il y a au moins 50 ans, la première tronçonneuse un peu moderne n'est arrivée que dans les années 1960.
2) Le feuillu installé dans la souche est un sorbier des oiseleurs. Sa graine a été déposée dans la crotte d'un oiseau, sûrement posé sur la pierre.
Ladite graine a trouvé là des conditions idéales pour germer: un peu d'engrais l'enrobant au départ, du bois un peu spongieux, toujours humide, des champignons mycorhiziens pour faciliter sa nutrition en minéraux. Un vrai pot de fleur comme le montre la photo.
Au Barrada, les parois du pot, plus sèches donc bien plus dures, ont créé obstacle, le sorbier a préféré lancer une racine dehors.
L'âge du sorbier n'a pas été mesuré ce qui permettrait de dater sa mise en place et, en ajoutant environ 25 ans, celle de la souche.
3) Quant à la pierre, il faut avoir un certain âge pour comprendre ce qu'elle peut bien faire là. Si cette souche est la seule de la coupe à porter un sorbier, toutes ont ou ont eu (certaines sont tombées par terre) une pierre posée dessus. Autrefois – ce n'est pas si ancien, les choses évoluent vite –, après une coupe, les gardes forestiers devaient réaliser un «récolement», c'est-à-dire vérifier que seuls les arbres marqués avaient été enlevés. Les bucherons, eux, devaient soigneusement couper au-dessus de l'empreinte faite «à la souche» ; une autre était faite plus haut «au corps». Le «carnet à souche» ainsi inventé, le garde parcourait la coupe pour voir si chaque souche avait bien la marque du marteau. Avec son marteau particulier, pour attester officiellement de son contrôle, il martelait le dessus de la souche. Et pour bien repérer les souches déjà visitées, il posait une… pierre dessus! Rapidement, l'empreinte du marteau sur la souche disparait et il ne reste que la pierre. Si un jour vous voyez ce témoin du travail de contrôle d'un garde-forestier d'antan, vous saurez ce que c'est.

Pour savoir à quelle date a eu lieu la coupe, le forestier-légiste est allé voir les archives des Eaux et Forêts. La coupe a été exploitée en 1953! Elle était la première faite dans cette parcelle alors à 2 heures de marche de Pragnères, la route forestière n'existait pas. Les sapins y furent descendus, suspendus à un immense tricâble téléphérique d'une seule portée sur 4 km … Elle est et sera la dernière coupe faite là-haut. Ce qui veut dire que derrière la zone où se trouvent ces souches empierrées, il n'y a jamais eu de coupe! En plus ça devient hyper raide. En Baredyo vous parlera une prochaine fois de ces lambeaux de rarissimes forêts primaires et des tricâbles, installations sans moteur faites de bois, de câbles d'acier, d'ingéniosité et de sueur.

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