Préambule: plus de deux numéros complets seraient insuffisants pour évoquer le nombre très important de Toys qui ont été obligé d'émigrer pour exercer leur art. Beaucoup en ce qui concerne le ski, beaucoup moins en ce qui concerne la haute montagne. Le plus célèbre d'entre eux, le baregeois François Vignole, qui a tant donné à Barèges a été obligé de quitter la ferme du pré Marchand pour aller prodiguer son talent à une certaine Isabelle Mir. Inutile de dire que comme les barégeois avaient témoigné une grande ingratitude à son égard, le rusé maire de Saint-Lary, Vincent Mir l'avait accueilli à bras ouverts. Dans ce chapitre, nous traiterons aussi du parcours de Sébastien Corret, moniteur de ski, de snowboard et guide de haute montagne qui exerce à Chamonix. Difficile d'oublier également le grand champion de ski barégeois Jean-Claude Palerme, parti très tôt dans les Alpes. Malgré un incroyable talent, il arrêta la compétition aux portes de l'équipe de France et devint Professeur de ski à la célèbre ENSA (École Nationale de Ski et d'Alpinisme) de Chamonix, institution reconnue s'il en est. Il fut en son temps un adversaire redouté des compétiteurs alpins qu'il a très souvent dominé. Jérôme Foyer, le fils du Dr Foyer, ancien maire de Luz, a quitté le pays pour entrer au Club Méditerranée où il resta 15 ans. Depuis 28 ans il est fidèle à la plus célèbre des écoles de ski, nationale, celle de Val d'Isère comme d'ailleurs Gauthier Aranjo, le fils de notre sympathique ami Henri Aranjo, qui veille sur le château Sainte Marie. Fabienne Labit (fille d'Emile) était à l'ESF de Ste Foy Tarentaise. Lucas «
Kinou» Bernat-Salles dont le patronyme sent bon le cirque de Gavarnie, est enseignant depuis plus de 8 ans, à l'ESF de Tignes Val Claret. Martine Noguère, la fille du légendaire moniteur et directeur de l'École de ski de Barèges, avait quitté l'hôtel du Grand Bivouac à Barèges, pour travailler comme monitrice de ski dans la station des Houches, puis dans une agence de Chamonix. Lionel Lavantès, est parti très tôt en Savoie. Après avoir travaillé dans de nombreuses stations, comme les 2 Alpes, Tignes ou Val Thorens, il est actuellement responsable technique à l'UCPA de Val d'Isère. Un autre membre de la famille, le plus jeune frère, Jean-Baptiste passait ses hivers comme moniteur à l'UCPA de Val Thorens, Jean-François Lesterle dit «
Fanou», hiverne comme moniteur à l'ESF Plagne Aime 2000. Roger Roudet, de Pragnères, frère de notre dévoué administrateur Jean-Claude, a été chef de cuisine dans plusieurs centres UCPA. Il a terminé sa carrière à Argentière, au-dessus de Chamonix. Il a quitté l'UCPA pour prendre un poste à responsabilité à la station de Gavarnie. Son épouse «
Mimi», Marie-Rose Midan et lui-même sont décédés. Jean-Jacques Courtade était guide et moniteur de l'UCPA. Jean-Yves Dubois l'a côtoyé longtemps dans la vallée de Chamonix-Argentière: «
Il était au centre appelé les Aiguilles qui s'appelle maintenant les Cosmiques. Il est retraité à Chamonix l'hiver et à Albertville l'été. Il a aussi géré certaines saisons, le bar La Ruade à l'entrée de Gavarnie. Il m'avait vendu un âne, nommé "Chocolat" que j'utilisais pour la randonnée. Certains Barégeois s'en souviennent encore. Il avait commencé comme jeune moniteur à l'UCPA de Gavarnie, dans les anciens locaux de l'EDF.»
Louis Courtade, son frère, a fait sa carrière comme guide dans la Gendarmerie, PGHM, il est retraité à Lourdes. En ce qui concerne les frères Pourré, Jacky Pourré est dans la région de Chamonix après une carrière comme guide instructeur civil à l'EMHM. Henri Pourré , était moniteur à l'ESF de Megève et au bureau des guides de St Gervais. Son surnom était «
TioTio», parce que lorsqu'il était à l'UCPA de Saint Lary, il avait souvent sa mère au téléphone. Il répondait toujours Tio, Tio
! Il est décédé l'an dernier. Jean-Pascal Armary a aussi travaillé à l'UCPA dans les Alpes, comme guide. Après son grave accident en montagne, il est installé dans l'Hérault. On note aussi des représentants de la famille Destrade qui œuvrent dans la vallée de la Tarentaise. Jean-Jacques Destrade a commencé à l'UCPA de Saint Lary, Il a été entraîneur de l'équipe du Chili pendant 2 ans, puis est revenu dans sa vallée. Son frère Henri Destrade, a travaillé dans la station de Méribel. Henri Nogué, décédé à Sers, a été guide et moniteur de ski à l'UCPA des Arcs puis de Tignes, avant de revenir au pays. Il a aussi enseigné le parapente et le VTT. Il avait coutume de dire: «
Le guide doit se diversifier dans ses approches pour pouvoir en vivre.» En 1993, il avait relancé la messe des guides du 15 août, qui se déroulait au camp Bernard Rollot, près de la chapelle du Lienz. Des éditions suivantes, en alternance avec Barèges, se sont déroulées à Héas ou au pied de Notre Dame des neiges qui veille sur Gavarrnie. Yvon Connan, guide de haute montagne a participé, aux côtés de Pierre Foyer, à la création de la station de Luz-Ardiden. Après avoir travaillé dans plusieurs centres UCPA dans les Alpes, ses filles, Albane Conan et Bénédicte Conan sont installées dans les Hautes-Alpes. L'une tient le restaurant O'Sisters à Embrun et l'autre est à l'ESF de la station des Orres. Après avoir fréquenté le célèbre PGHM de Chamonix, le fils de Jean-Louis Noguère, actuel maire de Sers, Jordi Noguère a intégré le corps d'élite GMHM (Groupe Militaire de Haute Montagne), groupe restreint de 12 militaires qui sont les ambassadeurs des cimes de l'armée de terre. Son frère Simon Noguere, emporté par une avalanche en avril 2024 avait acquis une expertise reconnue en Freeride. Il était à Sallanches. Enfin, bien qu'il ne soit pas un émigré sportif au sens premier du terme, il nous est difficile de ne pas mentionner Simon Leblanc, le fils de notre administrateur et ami. Passionné de liberté et de grands espaces, l'hiver il travaillait à la station de Luz-Ardiden, et l'été il n'hésitait pas à s'exiler en Savoie, pour devenir un berger de haute montagne veillant avec ses «
patous» sur d'importants troupeaux. Une avalanche dans les Murets Blancs, sous le Pic du Midi, l'a tout récemment emporté vers de plus grands espaces.
Nous tenons à remercier Jean-Yves Dubois pour sa précieuse collaboration. Son expertise et sa grande connaissance des 60 ans d'existence des centres UCPA (Union des Centres de Plein Air) nous a permis de rendre cette synthèse encore plus complète.
Néanmoins, cette liste est loin d'être exhaustive et il manque très certainement de nombreux noms de représentants Toys. Afin de compléter nos dossiers mémoriels, nous vous remercions de nous signaler toute personne que nous aurions oublié.
Photographie 1: Hors piste et Freeride dans les trois vallées, les guides de Belleville
Dessine-moi un sommet?
Par «
Bastiou» le «
guide-trotter» de Cabadur
Entretien réalisé par Maurice PÉLÉGRY
Sébastien Corret représente parfaitement «
l'émigré sportif». Il a grandi dans le pays Toy, où il a découvert le ski et l'escalade. Après avoir passé ses examens de moniteur de ski et de snowboard, en 2000, il est devenu guide de montagne qualifié UIAGM/IFMGA¹ en 2007. Aujourd'hui, il est basé en Haute-Savoie, à Chamonix. Il est le frère de Claire et le fils de «
Manu» et Louisette du merveilleux écrin du Lienz. Pour le bonheur d'«
En Baredyo», il s'est livré sans retenue et avec la plus grande sincérité aux questions qui lui ont été posées.
Quel a été ton parcours Toy?
«
Pas grand-chose à raconter en ce qui concerne l'école, sinon que j'ai toujours été plutôt moyen. À Chamonix, les parents ont coutume de dire aux enfants que s'ils sont mauvais à l'école, ils finiront guide de haute montagne. Ça peut s'appliquer au Pays Toy apparemment... J'ai quand même réussi un Bac général sans grande marge qui par contrat tacite avec mes parents a eu valeur de sésame pour la liberté.»
Qui t'a donné le virus de la montagne?
«
Ça s'est fait par étapes. D'abord le fait d'habiter au Lienz, à 1500 m au pied du Néouvielle, les années au club de ski de l'Avalanche, le fait de descendre à ski à l'école avec ma sœur et de remonter avec le dernier télésiège. Puis les années à me planquer au refuge de la Glère avec mon pote Baptiste Lons, pour ne pas avoir à faire la vaisselle "chez Louisette", avec la complicité de «Peluche» Philippe Trey le gardien d'alors. Je lui dois beaucoup, c'est lui qui m'a fait passer à l'étape supérieure en demandant à feu Jean Dominique Séguier de m'intégrer à un stage d'escalade en granit aux pics d'Espade avec ses clients. Ça a clairement été la révélation, 4 jours de terreur de la chute, de peur ingénument dissimulée du vide, de sourire forcé lors des trop longs rappels, le tout transformé la semaine d'après en début de passion mordante qui ne me lâchera plus. Mes débuts, je les dois aussi à un autre personnage regretté du pays, Henri "Coucou" Nogué qui nous a pas mal traînés avec Alain "Tarriou" Abadie de Betpouey (qui me rend visite à Chamonix chaque hiver depuis 18 ans pour continuer à vivre l'aventure). Il nous intégrait également à ses groupes de clients de ski de randonnée, c'est avec lui que j'ai compris que le ski qui me plaisait, il ne passerait plus par les piquets bleu et rouge. C'est avec Alain qu'on a commencé à écumer tous les recoins de nos vallées, puis avec Matthias Trey d'Esqièze qu'on a élevé d'un ton le niveau technique et enfin Baptiste "p'tit con" avec qui j'ai poussé le bouchon et avec qui je grimpe toujours avec un grand plaisir, il est resté le plus motivé de tous, toujours partant pour se faire mal aux bras.»
Pourquoi avoir émigré dans les Alpes?
«
Mon Baccalauréat en poche, je n'ai cependant pas été approché par les études secondaires... Je me suis donc résolu à aller passer mon diplôme de moniteur de ski dans les Alpes. On est à la toute fin des années 1990, les skis perdent 30 cm, on dit d'eux qu'ils sont paraboliques, la technique change, je ne m'en sors pas trop mal et à 20 ans après 2 saisons à l'UCPA des Arcs, j'obtiens mon diplôme. Je ferais 4 autres saisons de moniteur à l'UCPA d'Argentière, dans la vallée de Chamonix au cours desquelles je prépare mon diplôme de guide et en 2004, je suis reçu aspirant guide dans la même promotion qu'une autre figure du Pays Toy, Jean Denis Prissé de Gèdre. En 2007, on réussit tous les deux notre examen final.»
Tu travailles dans l'entreprise Chamex, pourquoi pas pour la Compagnie des Guides de Chamonix
?
«
Tout simplement parce que, alors, jeune guide "renfort" à la "Comp' ", j'étais persuadé que je rentrerais dans les Pyrénées, je ne m'y suis donc volontairement pas impliqué, puis après quelques bouts de saisons au pays et ensuite dans le Luchonnais, je me suis aperçu que le travail à Chamonix me plaisait plus, certains diront que c'est mon côté snob, mais en vérité le travail était surtout plus facile à trouver, plus varié, plus technique. Cette période correspond au moment où un ami rachète un bureau de guides "Chamonix Expérience" et me propose de faire partie de l'aventure. Aujourd'hui, cette boîte tourne du tonnerre avec une vingtaine de "guides permanents", hyper compétents, triés sur le volet et d'origines diverses (tchèque, argentin, espagnol, américain, suisse, roumain, italien et français, dont 3 collègues femmes qui nous offrent un supplément d'âme.). On doit embaucher fréquemment une centaine de guides "renforts" au cours des saisons, en bref ça turbine!»
Tu as une course préférée?
«
Celle que je ferai cet été avec mes meilleurs clients, certainement sur le granit parfait et chaleureux du Grand Capucin au pied de l'écrasante face sud du Mt Blanc ou sur l'arête mixte d'un des géants de 4000m du Valais Suisse.»
Un massif préféré?
«
Avec mes clients à ski, certainement les innombrables vallées du Val d'Aoste Italien, les sommets y sont innombrables, l'Aventure à deux pas de Chamonix, juste derrière le tunnel du Mt Blanc, l'accueil, la gastronomie, l'artisanat et la tradition d'un peuple de caractère qui ne renie jamais son côté montagnard.
Sans mes clients, sans conteste la Patagonie au sens large, à skis, à pied, sur du rocher ou de la glace, je pense d'ailleurs que c'est un endroit où je pourrais aller vivre. Une cabane, un cheval, un flingue, une bonne bibliothèque et une cave à vin, j'y finis ma vie sans problème.»
Quelle est la plus belle expédition que tu aies faite? «
Compliqué d'en choisir une .... C'est forcément une de celles que j'ai faite avec un bon pote quelque part très loin... Peut-être la voie "Royal Flush" sur le sommet du Fitz Roy dans le massif d'El Chaltén en Argentine, 1400m de face à la verticalité parfaite, un granit irréprochable qui au bout de 40 longueurs t'a mangé toute la peau des doigts. Je suis fou de ces "big walls", grandes faces de granit que tu trouves dans certains coins incroyables de notre planète (Yosemite, Terre de Baffin, Groenland, Pakistan, Inde...)»
Le plus haut sommet gravi?
«
Si tu veux me faire parler de l'Everest, on va se fâcher, je n'ai jamais été intéressé par ces sommets de 8000m, plein des mêmes gens que tu vois tous les jours au boulot et hors de prix avec ça... Non, ce qui m'a toujours animé avec mes copains d'expéditions, ce sont les sommets himalayens plus bas, pas connus mais techniques comme ce que l'on fait dans les Alpes, entre 6000m et 7000m. Donc l'altitude la plus haute à laquelle je suis allé, c'est probablement lors d'une tentative d'ouverture dans la face nord du Chamlang avec 3 amis en 2020, je crois, un sommet népalais de 7300m. Bon, on n'est pas allé au sommet, on s'est arrêté autour de 6700m de mémoire, on s'est fait quelques belles frayeurs, on a fait évacuer un pote en hélico du camp de base pour un œdème cérébral et ça m'a coûté 6000 balles. La personnification de la fameuse formule de Lionel Terray, "conquérants de l'inutile".»
Et le toit du monde, la chaîne de l'Himalaya?
«
Plusieurs expéditions dans les massifs du Rolwaling et du Khumbu au Népal ainsi que dans le Garhwal indien. Que dire? À 20 ans, quand tu débarques au pied de ces monstres himalayens, tu es à la fois subjugué et écrasé. Comptablement parlant, j'y ai subi plus de déboires que de succès, si par succès on entend réussite du sommet, mais après deux décennies d'expéditions et de voyages verticaux aux quatre coins de la planète je dois dire que l'expédition réussie, c'est celle du voyage dans son ensemble, de la découverte du pays et de ses peuples, de l'atmosphère générale du lieu et surtout, c'est celle où tout le monde rentre entier, le sommet c'est indescriptible, mais c'est secondaire. Aujourd'hui, à 45 ans, je pense en avoir fini avec les très grosses montagnes, être toujours là et en pas trop mauvais état après toutes ces années d'aventure après avoir perdu pas mal d'amis m'a fait prendre conscience que je tiens plus à la vie aujourd'hui, surtout pour mes proches. J'ai fini par comprendre à quel point c'était compliqué d'être la mère, la sœur, la tante ou la copine d'un guide/alpiniste. Alors les mois passés dans le doute au camp de base à 5000 m à se les «meuler» ça me motive moins. Cependant l'Himalaya, je ne pense pas que ce soit terminé, il y a un pays himalayen que je rêve de visiter et qui est un véritable Eldorado pour alpiniste, grimpeur, skieur, c'est le Pakistan.»
Combien de fois as-tu été au sommet du Mont Blanc?
«
Pas tant que ça, une cinquantaine de fois, peut-être un peu plus, dont 17 lors de ma première saison d'aspirant guide en 2004. Je n'y vais guère plus d'une ou deux fois par an. L'ascension de la voie normale du Mt Blanc qui est pourtant une montagne grandiose, «grimpable» par plusieurs faces plus ou moins compliquées, est l'archétype du travail de guide qui ne m'intéresse pas. Je tiens toujours aujourd'hui à rechercher au maximum la découverte et l'aventure dans les ascensions que je propose à mes clients, c'est ça l'essence du métier. Mais bon, il faut bien vivre et le Mont Blanc fait vivre chaque année des centaines de guides qui viennent du monde entier, moi, je suis chanceux, j'ai le choix dans mon travail.»
Quel est ton rêve d'escalade?
«
Plein. Escalade rocheuse surtout, le rocher, c'est la base de tout pour un alpiniste. Personne ne peut rester insensible aux formes psychédéliques du grès de Jordanie, la perfection épurée du granit du Yosemite, les trous, fissures, gouttes d'eau, colonnettes, réglettes du calcaire du Verdon, les falaises de conglomérat ultra déversantes de Riglos.
Je parlais du Pakistan plus haut, je rêve depuis longtemps de grimper aux tours de Trango, des monstres de granit qui me magnétisent. La face Est du Cerro Torre me branche à fond aussi, on en a récemment parlé d'ailleurs avec Baptiste (Lons). En fait, il n'y a pas assez de place dans ton journal pour en dresser la liste, mais il faut que je me dépêche un peu, les années passent et j'ai bien l'impression qu'elles commencent à compter double».
Des regrets?
«
Plein aussi. C'est inhérent à la pratique de l'alpinisme, si la montagne était un jeu facile auquel on gagne à tous les coups ça se saurait. Mais les échecs sont les fondations des succès futurs. Il faut pas mal d'ingrédients pour réussir une ascension, certains que l'on peut maîtriser et d'autres auxquels on ne peut rien. Pour un sommet ou une voie compliquée, il faut être sûr de ses forces, avoir de l'expérience, la technicité nécessaire, mais il faut que les conditions de la montagne rendent l'escalade possible (températures, avalanches, séracs...) et que la météo soit clémente. À tout ça, on ajoute le facteur Chance qu'on n'explique pas vraiment, puis in fine ce qui d'après moi fera pencher la balance, c'est l'audace et la détermination. À mon sens, ces 2 derniers facteurs font la différence entre les bons et les grands alpinistes/grimpeurs. À titre personnel, je me mets tout juste dans la première catégorie. Par exemple, j'ai grimpé 3 voies au Fitz Roy, montagne majeure et pas fastoche, je n'ai jamais réussi à aller au sommet. La première fois clairement par manque d'audace, la deuxième à cause de conditions de vent abominables 100 mètres sous le sommet et la 3e fois, tous les ingrédients étaient là et pourtant...»
Parle-moi de tes réussites sportives?
«
Quand même, il y en a eu pas mal. Mais au moment d'écrire, j'ai plus envie de parler de ces réussites avec mes clients. Je prends chaque sortie avec mes clients comme une mission à accomplir. Que tu sois au fin fond du Tyrol autrichien en itinérance à ski, avec un brouillard à ne pas voir tes spatules, sous la tempête, au milieu de glaciers crevassés avec le risque d'avalanche qui augmente au fil des heures, ou au sommet des Grandes Jorasses, de l'Aiguille du Dru ou de l'Aiguille Verte avec ce client qui te fait confiance depuis des années et qui revient chaque fois, alors le sentiment de satisfaction est énorme, le sentiment du devoir accompli de la gestion de ta mission de A à Z dans un environnement hostile, ça ce sont de vraies réussites qu' accomplissent quotidiennement les guides de haute montagne.»
Ton meilleur souvenir?
«
Un seul! Trop dur après plus de 25 ans à grimper des montagnes partout dans le monde... Peut-être la réussite de la voie "Estrella impossible" dans la face Ouest du Baghirati 3 en Inde, un sommet à 6500 mètres, une voie technique surplombante de 1400 m de haut que l'on a réussi en 5 jours. 4 bons potes dont un, Corra a disparu depuis, une entente parfaite où tout le monde a pris sa part, des conditions quasi idéales, des "sensations fortes", mille aléas, mais au final un retour au camp de base à peine 3 semaines après y être arrivés. Peut-être pas la voie la plus dure, mais clairement l'expé la plus réussie, quelquefois, tous les astres sont alignés et t'as rien vu faire.»
Quelle a été ta première escalade?
«
Les hêtres de la forêt du Lienz»
Tes projets?
«
Il en faut, et j'en ai mais sont-ils toujours réalisables? C'est ça qui est bien avec les projets, ils doivent être ambitieux, mais garder une part d'incertitude pour te tenir motivé. Mon plus grand projet, (c'est de pouvoir continuer à grimper du 7a² (cotation d'escalade) à 80 ans avec mes potes de 90 ans, mais à plus court terme, au moment où cet article paraîtra, avec ma copine Aurore on sera partis en Van grimper dans les Balkans de l'autre côté de l'Adriatique, Albanie, Monténégro, Bosnie Herzégovine, qui aurait cru ça possible il y a encore dix ans...
J'ai plein de rêves de voyages, je commence à réfléchir à des expés ou voyage voilier/escalade, voilier/cascade de glace, voilier/ski, j'ai en tête des coins très reculés qui me font rêver (Islande, Groenland, Terre de Feu, Antarctique...) mais il faut du temps, les bons compagnons et du «pognon», en plus je suis super malade en mer...
Mes projets sont clairement plus modestes que ce qu'ils étaient, il y a encore 5 ans, mais je veux continuer à partir. Seulement, je fais partie de cette génération qui a pris l'habitude de prendre l'avion comme on prend du pain à la boulangerie, je ne peux plus faire ça, je suis trop conscient de l'état de notre planète pour continuer à faire n'importe quoi, à Chamonix outre la disparition accélérée des glaciers, ce sont des tonnes de roches qu'on voit disparaître chaque été, beaucoup comportaient des voies d'escalade historiques qui n'existent plus, avant on parlait d'éboulement, maintenant, on dit écroulement. Ça, c'est le réchauffent de la montagne, la disparition du permafrost, on peut dire ce qu'on veut et écouter toutes les théories en tortillant du c.., le fait est que quand tu vis et travailles dans les milieux extrêmes (haute altitude, pôles, milieux fragiles....) tu n'as pas besoin d'avoir fait de grandes études pour comprendre ce qui se trame. Si je reprends l'avion, c'est pour aller loin et longtemps, sinon l'aventure elle existe aussi chez soi.»
Un maître, une référence, un guide?
«
Ni Dieu ni maître! Mais des inspirations, d'abord localement, au pays, Richard Dupont et Rémi Laborde, deux mecs géniaux, très forts et tellement humbles, les frères Ravier, parmi les grimpeurs les plus visionnaires et audacieux de leur époque, sans même le savoir, Alpes et Amériques inclus. "Bunny" Munsch et Christian Ravier, Serge Castéran, Rémi Thivel pour le versant nord des Pyrénées. Puis la littérature alpine m'a ouvert les yeux sur des grands noms dont les générations futures s'inspireront encore longtemps, en vrac Messner, Bonatti, Lynn Hill et les grimpeurs américains tellement visionnaires, Terray, Piaz et tous les grimpeurs des Dolomites, Gaston Rebuffat et son film "étoiles et tempêtes" si dans sa vie il faut avoir vu un seul film de montagne, c'est celui-ci, très très au-dessus de toutes les «nazeries» de Netflix ou d'influenceurs quelconques malgré les images en noir et blanc... La poésie et le matos de l'époque en font d'après moi le film ultime, il n'a pas pris une ride, à part la moitié des voies du film qui se sont effondrées depuis... Un petit dernier Don Whillians, immense grimpeur et alpiniste britannique des années 60, dont l'entraînement consistait à tomber des bouteilles whiskey en fumant deux paquets de clopes par jour, ce qui ne l'a pas empêché d'ouvrir des voies extrêmes dans les Alpes avec Haston et Bonnington, 1ere du pilier du Freney en face sud du Mt Blanc, mais aussi la Tour centrale du Paine en Patagonie chilienne et leur chef d'œuvre absolu, la face sud de l'Annapurna, si vous ne connaissez pas, allez jeter un coup d'œil... Il m'a permis de ne pas démystifier l'idée de performance.»
Et le pays Toy dans tout cela?
«
Ce sont les origines, la Terre de nos anciens, celle des premières aventures, là où je me suis fait. J'y viens moins souvent depuis que Louisette n'est plus au Lienz et puis, en bon sauvage je ne montre pas trop, en plus sans Toy Club ni Coco loco.... Comme toutes celles et ceux qui reviennent sur leur Terre le sentiment est mitigé, l'imaginaire que l'on s'est construit depuis gamin s'effrite un peu. Les premières années, quand je rentrais au pays, j'étais agacé de voir que rien ne changeait vraiment, ni les lieux ni l'esprit, c'était ma vision "d'expatrié". Avec le temps, je pense plutôt l'inverse, moi qui vit la spéculation délirante d'un territoire où le tourisme débridé compte plus que tout et n'a plus aucun sens, où le prix au m2 dépasse les 10.000 balles et qu'il est impossible de se loger décemment sans devoir faire un don d'organe et où l'on devise sur la mort des glaciers bloqués dans les bouchons de poids lourds qui traversent le tunnel du Mt Blanc. La vie au calme, dans un territoire préservé, loin de la fureur du monde, c'est notre joyau. Je suis également fier et je trouve ça rassurant de voir qu'il y a toujours des paysans et des éleveurs, que mes copains du collège ont repris les exploitations familiales. On a ça en commun avec les paysans, on a beaucoup de temps pour réfléchir, contempler, méditer, au refuge Packe, dans la descente du Vignemale au plateau Lumière ou le cul posé sur le lastou de Souriche. Il faut le répéter, dans certaines vallées alpines très attractives, ça fait bien longtemps que les hordes de touristes ont remplacé les troupeaux et au risque de m'attirer les foudres de certains, c'est moins l'ours et le loup que le promoteur immobilier qui est un danger pour nos paysans. Celui-là parle la même langue que nous, mais contrairement à l'ours, il ne vit pas dans le même monde. Sur l'aspect purement sportif, je suis très heureux d'entendre parler positivement des petits jeunes (et moins jeunes) qui s'intéressent aux activités de montagne, ski de pente raide, ski alpinisme, escalade, parapente, speed riding, trail, VTT enduro, DH, etc.... Pour être honnête à l'époque, avec mes copains Mathias Trey, Baptiste Lons, Louis Adagas et Bertrand Ramanoel on se sentait un peu seuls, un peu extra-terrestres, aujourd'hui mon sentiment bien que je n'y vive pas, c'est qu'il y a une appétence pour ces activités, pourvu que ça dure!»
Pour conclure, qu'as-tu envie de dire?
«
Que je suis critique de ce que devient le lieu où j'ai choisi de vivre il y a plus de 20 ans, mais si j'y suis depuis si longtemps, c'est quand même qu'il y a une raison. Le monde d'en bas, ce n'est pas trop mon truc, mais tout là-haut, là où c'est moins facilement accessible, le massif du Mont Blanc bien qu'en cours de dégradation, reste un bijou inestimable et un terrain de jeu infini. Qu'à Chamonix le Pays Toy continue d'être avantageusement représenté avec l'arrivée et l'établissement du jeune "Bachère", Jordi Noguère. En voilà un qui n'a pas froid aux yeux, un super gars, très talentueux et modeste avec ça, il a intégré l'élite militaire (Groupe Militaire de Haute Montagne) et n'a pas tardé à participer à de nombreuses expéditions et à l'ouverture de voies extrêmes comme la voie "BASE" ³ en face Ouest des Drus, celui-ci, on n'a pas fini d'en entendre parler, il est sur les rails.
Et un dernier mot concernant mon métier qui est fabuleux, certains le disent inutile, c'est vrai qu'on ne produit pas grand-chose pour notre pays, certains de mes clients m'ont déjà demandé "mais sinon, c'est quoi ton vrai métier?". La vérité, c'est que sur ces centaines de clients que j'ai attachés à ma corde, l'immense majorité a vécu un moment unique, l'accès à des endroits qui leur paraissait inaccessibles, une connexion à ce milieu rare et précieux, la découverte de capacités physiques qu'ils n'imaginaient pas, pour quelques-uns leur vie a changé comme la mienne quand Jean Do Séguier m'a tendu sa corde.
J'ai un immense respect pour tous mes collègues, où qu'ils exercent et quelle que soit leur façon d'exercer ce métier (à quelques exceptions près) parce qu'on a tous des obligations et des parcours de vie différents. Ce métier est dur, exigeant, engagé et implique des responsabilités impensables pour le commun des mortels. Je pense qu'avec journaliste à Gaza, c'est certainement un des métiers les plus dangereux au monde et pourtant, on y retourne, c'est bien qu'il y a quelque chose de spécial là-haut.
La montagne, c'est ma meilleure prof, enseignement quotidien et gratuit, souple sur les horaires de récrés, peut-être sévère et parfois cruelle mais tellement généreuse.
Je pense d'ailleurs que "les grands de ce monde" qui nous emmènent droit dans le mur devraient plus lever les yeux, les "terres rares" elles sont là-haut. Peut-être que Donald et Elon ont besoin d'amour, de paix et de venir nous rendre visite dans les montagnes».
Sébastien Corret dit «
Bastiou», «
So de Cabalé»
La montagne est ainsi dessinée et ce récit me rapproche du «Petit Prince». Tous ces sommets représentent l'imagination permanente de «Bastiou». Comme dans la belle symbolique d'Antoine de Saint-Exupéry, «c'est sa capacité à voir au-delà des apparences et à trouver de la beauté dans des choses simples. Elle représente aussi sa solitude et son besoin d'affection.» Mais lui, il ne souhaite pas un mouton, qui vive longtemps pour lui tenir compagnie, mais des pitons et une corde avec à chaque extrémité des compagnons de rêves, car «l'essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu'avec le cœur. Il faut poursuivre ses rêves et se surpasser chaque jour et enseigner l'importance de ne pas abandonner ceux-ci, malgré les échecs.» Pour «Bastiou», il est clair que l'important ce n'est pas la destination, mais le voyage, et surtout les personnes rencontrées en chemin. Si je ne devais retenir qu'une seule émotion de toute cette générosité échangée: «Le sommet, c'est indescriptible, mais c'est secondaire».
UIAGM ¹ est l'association internationale qui regroupe les associations de guides de montagne. Elle compte plus de 6000 guides. L'IFMGA (International Federation of Mountain Guides Associations donne a cette structure une vitrine mondiale
7a²: Les grimpeurs utilisent principalement deux systèmes de classement pour déterminer la difficulté des voies d'escalade en cordée: le système décimal de Yosémite (YSD) et l'échelle française. Une cotation en escalade libre se compose: d'un chiffre allant de 3 (débutant) à 9 (top niveau mondial) - d'un degré intermédiaire désigné par une lettre (a,b et c), a étant plus facile que c – et d'un signe + indiquant la présence d'une difficulté qui ne mérite pas de classer la voie au niveau supérieur.
« BASE»³: ouverture en hivernale de la face ouest des Drus, dans le massif du Mont Blanc, par quatre grimpeurs du GMHM (Groupe Militaire de Haute Montagne), voie jusqu'à M8+ et 7a.
Sources:
Site UIAGM
Blog Chamonix Expérience
GMPH «BASE»
le Petit Prince, conte d'Antoine Saint-Exupéry
les cotations en escalade, Klimbr.co
Crédits photos: Damien Tomasi, Sébastien Corret, Chamex