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L'ÉMIGRATION DES TOYS

DOSSIER

Lucien DESTRADE modifier

devenu Don Luciano de la Plata

par Maurice PÉLÉGRY

Le patronyme de Destrade apparaît à Betpouey, le 17 avril 1776. C'est la date du mariage de Bernard Destrade (1751-1827), âgé d'environ vingt-cinq ans, qui vient gendre à Betpouey, en épousant Marie-Germaine Pélégry, dite Soulé (1758-1840).
Bernard Destrade vient de la commune d'Esterre. Il est le fils de Pierre Destrade, qui signait parfois Sieur d'Estrades et de demoiselle Jeanne Marie Cazenave, dite parfois Theil.
Marie-Germaine Pélégry, dix-huit ans, était la fille de Jean-Pierre Pélégry Soulé et de Marie-Germaine Soulé. Deux générations plus tard, un descendant, Louis, Henry Destrade, dit Soulé (1824-1895), qui fut maire de Betpouey durant 38 ans (1854-1895), lui-même ayant succédé à son père, Jacques Destrade (1780-1857), maire avant lui durant vingt-deux ans, épouse à Betpouey Louise, Raymonde Capdet (1824-1897).
De cette union, naquirent six enfants. Trois d'entre eux, Bernard-Antoine, Marie-Rose-Bernardine, et Louis décèderont très vite après leur naissance. Il resta trois garçons. L'ainé, Jacques-Urbain Destrade (1849-1925), qui fut également maire de Betpouey, puis Bernard, Jean-Marie Destrade (1857-1923) qui fut prêtre desservant de la paroisse de Pinas et Lucien, Louis Destrade (1853-1907). Ce dernier donc, Lucien Destrade, dont nous allons conter ici l'aventure, est donc un «So de Soulé», Soulé en patois voulant dire, grenier. Cette famille Destrade vivait en bas de Betpouey, le long du bastan et de la route royale qui reliait Luz à Barèges. Il existait sur ce lieu un moulin construit en 1855 et une maison datant de 1863, tous deux ayant été réalisés par leur père Louis, Henry. D'après certaines recherches, il semble que ces familles Destrade et Soulé, vivaient bien. Les Destrade d'Esterre possédaient de nombreuses terres, d'Esterre à Betpouey.

Jacques Urbain, frère de Lucien, fit aussi de nombreuses acquisitions, si l'on en croit le nombre de reconnaissances de dettes qui ont été retrouvées dans cette maison. Ils acquirent ainsi d'autres biens d'Esterre jusqu'à Piets et Tournaboup. En 1874, les propriétés Destrade furent touchées par la première rectification de la future route nationale entre Luz et Barèges. L'historien Jean Bourdette rapportait dans ses Annales: «Entre Lus (732m) et les Bains de Barège (1232m), la distance est de 6 kil., et la montée de 500m. La Route Nationale, construite par Pollart, tout entière sur la rive gauche du Bastan, franchissant en ligne droite les deux Côtes fort raides des Moulins et de Pérecazéra, et les deux Barrancous ou ravins parfois très dangereux, de Pontis et du Rioulét. Ce n'est qu'après 1870 qu'on remédia à ces inconvénients.
Par décret du 8 octobre 1871, des rectifications furent prescrites, suivant des plans visés par l'Ingénieur en chef. Une dépense de 150.000 fr, avait été prévue, elle a été largement dépassée. Le projet définitif en fut présenté le 9 mai 1893, les travaux commencés en 1874 et terminés en 1883. La première rectification, en montant de Lus à Barège, était celle de la côte des Moulins ou du Moulin d'Estrada, au quartier de la Justé ; à cette côte très raide, on substitua un chemin en courbe, plus long, mais à rampes fort douces. Les travaux furent commencés en janvier 1874, et terminés dans le courant de 1876.» C'est à cet endroit que figurent les trois corps de ferme de la propriété Destrade: maison (1863), moulin (1855) et grange (1911).

À cette occasion, la famille Destrade, vendit de nombreuses parcelles. Pour quelles raisons, le cadet Lucien, Louis décida-t-il de partir pour les Amériques? Les problèmes financiers étant écartés, ce n'est donc pas pour remédier au paupérisme agricole. Les raisons peuvent être, soit le trop important morcellement de la propriété historique à la suite des rectifications de la route, soit la mésentente avec son frère aîné, qui sera lui aussi maire quelques années plus tard ou tout simplement la soif d'aventure. Je l'ignore totalement. Dans les archives familiales qui m'ont été transmises, j'ai retrouvé des correspondances entre Betpouey et La Plata en Argentine. Ces lettres émouvantes étaient toutes adressées par Raymonde Destrade, fille de Luciano, à l'attention de Jacques Destrade, propriétaire à Betpouey. Elles débutaient par: «Muy querido tio» (Très cher oncle). Grâce aux fichiers de l'association ABAU², j'apprends que Lucien, Louis Destrade, effectue la traversée de Bordeaux à Buenos Aires en 1871, sur le navire Amazone. Il est alors âgé de 18 ans.
Le registre note que son numéro d'immatriculation porte le n° 20130, que son état est enregistré à la lettre C, comme célibataire, qu'il est né à Betpouey le 28/12/1859, fils d'Henri Destrade et de Raymonde Capdet. Son dernier domicile déclaré est Betpouey. Tout concorde, il s'agit bien de notre Toy. Deux ans plus tard, il sera inscrit définitivement en Argentine, le 13/06/1873, où il exerce la profession de boulanger. Lucien, Louis Destrade, né à Betpouey, s'installera finalement à 10.484 km de son village natal, à La Plata, à 50 Km de la capitale Buenos Aires.
Débarqué en Argentine comme boulanger, on le retrouve, quinze ans après, à La Plata, à la tête d'un important commerce de gros. Il devient alors un notable reconnu dans sa nouvelle ville. Il épouse Emiliana Cerrudo de Destrade et le couple eut 8 enfants: Amelia, Enrique, Leonor, Raymunda, Maria Celina, Luciano Junior, Raul y Emilio. Le commerce marche bien et les affaires sont fructueuses. Une belle maison bourgeoise est alors acquise, à La Plata, au n° 682 de la Calle 7. Pour livrer ses clients, il utilise une facture dont l'en-tête est: Luciano Destrade é hijos. Ces factures mentionnent une marque déposée, au nom de «El Torpedero» (Le torpilleur).

Parmi les nombreux enfants de Lucien Destrade, Raymunda était la seule qui continua à correspondre avec Betpouey, et notamment avec son oncle Jacques Destrade, propriétaire et maire. Une lettre de Raymunda, du 25 juillet 1907 fait état de la mauvaise santé du père, Don Luciano. Il décédera quelques mois plus tard, le 15 novembre 1907, à l'âge de 54 ans.
L'étude des nombreuses coupures de presse parues à cette occasion nous renseignent davantage sur la notoriété de l'oncle d'Amérique. «Dans l'énorme foule qui nous accompagnait, étaient présents, tous les notables de la ville, le commerce, l'industrie, les banques, la société argentine, les médecins, et diverses communautés étrangères, largement représentées, comme, la Société Gauloise Française. Les couronnes déposées sur la fenêtre étaient riches et nombreuses, parmi lesquelles se remarquait particulièrement la plus splendide de fleurs fraîches, envoyée par le Centro Commercial.» Dans cette liste, figurent des noms à forte consonance du pays Toy comme Abadie, Labadens, Lestrade, Estrade, Castagné, Laborde ou Bacqué.
Un autre quotidien local rapporte: «Hier, l'ancien commerçant de la place, Don Luciano Destrade, a cessé d'exister ici. Il a reçu un éloquent et émouvant hommage d'estime et de sympathie. C'était une personne très impliquée dans le monde des affaires, dans lequel il s'est toujours distingué par son caractère intègre, un commerçant respectable et riche de cette place, un des plus importants commerces de gros de ce pays. Depuis un an (1906), il était atteint de paralysie. Sa mort sera grandement regrettée, car il était avant tout un homme progressiste et entreprenant, qui s'était taillé une position spectaculaire, grâce à son travail intelligent et acharné. Son décès mérite d'être pleuré à juste titre. Les membres du centre de vente en gros de cette ville, auquel appartenait M. Destrade, se sont réunis, résolus à se joindre au deuil provoqué au sein du syndicat par ce décès. Il a également été convenu d'assister en groupe la nuit à la maison mortuaire, et de fermer tous les commerces aujourd'hui à deux heures, afin d'assister en corporation à l'enterrement de sa dépouille. Il a également été décidé de placer une plaque de bronze avec les noms de tous les partenaires du centre sur la tombe du défunt. Au cimetière de la ville, M. Edmondo Constant au nom et en représentation du " Centro Commercial de Mayoristas " a prononcé un discours émouvant, faisant l'éloge du défunt. En signe de deuil, durant l'après-midi, les grossistes ont maintenu leurs entrepôts fermés. Après une très longue maladie au cours de laquelle il y avait eu de nombreuses situations d'amélioration et de rechutes, Don Luciano Destrade est décédé aujourd'hui à midi. Le défunt comptait parmi les commerçants les plus estimés de cette ville. Le crédit et la prospérité dont jouissait sa très importante maison surtout ces dernières années avaient été acquis au cours de plusieurs décennies de travail assidu et sur la base d'une réflexion honnête. Epoux et père très affectueux, il vivait et se consacrait à la famille. Le manque de place nous a empêchés hier, de publier les noms des personnes qui ont assisté à l'enterrement, ce que nous faisons aujourd'hui.»
La dernière correspondance en ma possession (9/12/1909), de Raymunda, la «cousine d'Amérique» félicite la famille, pour la naissance de la petite cousine, Louise, Henriette. Elle ajoute: «C'est aussi une grande satisfaction pour nous de savoir que les portraits de notre cher Papa vous sont parvenus en bon état. Ils témoignent, Chers Oncle et Tante, de toute l'affection qui nous unit en dépit de l'immense distance qui nous sépare.
Maman et nous tous, déplorons sincèrement que vous n'ayez pas reçu la lettre que vous évoquez dans votre courrier. Tout ceci laisse supposer qu'elle s'est perdue lors du naufrage du Columbia, qui correspond à la date. Plusieurs amies de Belgique nous ont fait la même réflexion. Avant de conclure, chers oncle et tante (Jacques Destrade et Marie-Eulalie Tresarrieu), je veux que vous m'excusiez de la gêne occasionnée en vous écrivant en espagnol et en m'exprimant dans une langue qui n'est pas la mienne ; mais avec le grand amour que je vous porte, je m'y suis risquée
»
.

Située à 56 km au sud-est de la capitale Buenos Aires, La Plata est aussi appelée la cité «diagonale». Officiellement fondée en 1882 par le gouvernement de Dardo Rocha, officier de marine, avocat et homme politique, c'est aujourd'hui une ville universitaire animée. Le plan de l'ingénieur Pedro Benoit, basé sur l'équilibre et la logique, avec un strict carroyage, est une superposition de diagonales sur un quadrillage de 5 km de côtés, en forme d'étoile, qui reliait de façon pratique les principales places de la ville. En 2025, La Plata est une belle ville de plus de 200 000 habitants. Arrivé à Buenos Aires en 1871, dix ans avant la création de cette nouvelle cité, Lucien Destrade, alors âgé de 29 ans, fut très certainement tenté par cette nouvelle aventure.

Un descendant de Don Luciano Destrade, Carlos Gomez Destrade est un grand architecte concepteur de cette cité. Dans une édition de juin 2024, le grand quotidien local, «EL DIA» lui rend hommage. Âgé de 87 ans, il porte un regard éclairé avec fraîcheur et sens de l'humour, sur une vie sociale et professionnelle intense et aussi sur cette cité dont il a créé de nombreux bâtiments et monuments. Architecte d'une vaste et remarquable trajectoire, il est témoin de huit décennies de vie locale. Beaucoup de ses nombreuses créations sont érigées comme jalons du paysage urbain. Ces différentes conceptions ont reçu de très nombreux prix.

De nombreux bigourdans, partis aux Amériques n'ont été que des expatriés temporaires. Certains sont revenus au pays, après avoir fait fortune. D'autres ont confirmé leur exil et sont devenus de véritables migrants. Ils ont délaissé progressivement, presque en s'excusant, le patois natal pour adopter leur nouvelle langue. Présents en Argentine depuis plus de 150 ans, aucun représentant de cette famille Destrade, à ma connaissance, n'est revenu à la source du Bolou.

Sources: Archives départementales des Hautes-Pyrénées – Wikipedia, Lyne Cumia

Légendes complètes:
1 - Emiliana Cerrudo de Destarde et son mari Don Luciano avec les deux derniers des huit enfants
2 - Au dos de la photo est mentionné: le n°1, au rez-de-chaussée indique la maison de commerce et les n°2 et 2', à l'étage, les appartements
3 - Devant le commerce de La Plata, Don Luciano Destrade est le premier du groupe (à gauche)
5 - Trois des huit enfants Destrade, (de gauche à droite): Raul, Luciano junior et Emilio

Emiliana Cerrudo de Destarde et son mari Don Luciano...

Emiliana Cerrudo de Destarde et son mari Don Luciano...

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Au dos de la photo est mentionné...

Au dos de la photo est mentionné...

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Devant le commerce de La Plata...

Devant le commerce de La Plata...

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Trois des huit enfants Destrade...

Trois des huit enfants Destrade...

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Luciano junior restera impliqué dans le commerce familial

Luciano junior restera impliqué dans le commerce familial

Luciano junior restera impliqué dans le commerce familial fermer

La Plata 2024 - Carlos Gomez Destrade et sa famille

La Plata 2024 - Carlos Gomez Destrade et sa famille

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