Avertissement:
Le texte qui suit traite du début de l'électrification à Luz.
Pour l'écrire je me suis presque essentiellement reposé sur de vieux documents inédits trouvés dans le grenier de la maison Sempé. Deux sont datés respectivement 1895 et 1897. Puis rien jusqu'à l'année 1903 où là ils sont très nombreux. Par ailleurs, dans l'article intitulé «Une carte postale nous raconte» proposé par Maurice Pélégry dans« En Baredyo» de Juin 2024, deux détails ont retenu mon attention. Sur la carte postale datant de 1902 représentant l'épicerie «Plumatte», nous distinguons nettement une équerre de fixation pour fils électriques au faîte de l'échoppe. Deux pages plus loin, sur l'archive «bottin 1902», la ligne «Éclairage électrique: Ville de Luz» induit que cette énergie était peut-être déjà disponible. D'autre part, la gare du «Chemin de fer électrique» à Esquièze en fonction en 1901 était fatalement éclairée et peut-être y avait-il quelques ramifications vers le bourg. Par conséquent, s'offrent à nous deux hypothèses: la ville étant en cours d'électrification, cette annonce dans l'annuaire était-elle destinée à recueillir les inscriptions des habitants désireux de faire équiper leur domicile? Ou bien, la distribution du courant électrique était déjà effective depuis un an ou deux? Ceci impliquerait que les factures retrouvées de l'année 1903 correspondraient à des travaux complémentaires d'extension du réseau.
Il est vrai que six années pour construire une mini centrale et équiper Luz et Saint-Sauveur semble un délai très long, mais pourquoi pas. Les moyens de mise en œuvre, la rigueur des hivers et la notion de temps étaient bien différents à l'époque.
J'avoue que je ne me suis cantonné qu'aux recherches sur Internet et elles n'ont malheureusement rien donné de plus.
Mais comme vous le verrez, les papiers que je révèle ici nous donnent déjà pas mal d'informations sur ce passage important dans l'histoire de la Capitale du pays Toy.
Bien entendu, si certains lecteurs ont des renseignements ou des documents qui pourraient préciser ou compléter mes hypothèses, leurs contributions seraient les bienvenues. (S'adresser à la S.E.M.).
La force hydraulique des cascades et des torrents de nos montagnes est exploitée depuis la nuit des temps, en témoignent les vestiges de nombreux moulins établis le long de nos gaves dans quasiment tous les villages du pays.
Dans la famille Sempé, le trisaïeul Jean «
dit aîné» (1788-1852) utilisait déjà cette force motrice qu'il mettait à profit dans une scierie et un «
foulon» dont il était propriétaire, situés au «
Pont de Luz» (référence à une archive personnelle
: «
testament Mystique» de Jean Sempé Aîné daté 1851).
Ces deux activités utilisaient la force du torrent. L'une pour activer les scies par l'énergie transmise via une «
roue à aube» qui permettait ainsi «
d'équarrir» les troncs d'arbres et de les transformer en poutres ou en planches en taillant des «
dosses» sur quatre faces (d'où le terme équarrir
: mettre à l'équerre). Pour le foulon, c'est un axe à «
cames» munis de plusieurs maillets qui battaient des tissus en laine ou des peaux dans des auges remplies d'eau, afin de les nettoyer et de les assouplir. Ce dispositif était lui aussi relié à une roue actionnée par l'eau du Bastan.
Mais revenons à une énergie plus moderne et révolutionnaire à l'époque
: la «
Houille blanche» ou encore «
la Fée électricité», termes évocateurs utilisés alors (voir la fresque colorée de Raoul Dufy Musée d'art Moderne Paris).
À la fin du XIXème siècle, la France est en plein développement économique. Les grandes villes commencent à avoir accès à électricité (d'origine hydraulique ou thermique via le charbon). Mais le milieu rural et a fortiori les vallées reculées de nos montagnes, ne sont pas la priorité de l'état ni des investisseurs en ce qui concerne leur électrification.
Des notables locaux prennent alors l'initiative de créer des sociétés de commandite en actions afin de déployer l'accès à cette nouvelle énergie dans les zones reculées. Ce fut le cas pour la ville de Luz-Saint-Sauveur.
Pour l'anecdote, la première petite ville européenne avant Paris, Berlin ou Londres à s'être dotée d'un éclairage public, fut la citée haut-savoyarde de La Roche sur Foron en 1885: «
Vingt candélabres publics et six cents ampoules EDISON éclairent les maisons de la petite citée…».
Un clin d'œil au passage à mon épouse qui fit son collège en internat au cours des années soixante dans cette commune des Alpes (elle habitait à l'époque Chamonix-Mont Blanc).
En 1888, Toulouse est une des premières grandes villes françaises à bénéficier d'un éclairage électrique. En effet l'ancien moulin du «
Bazacle» sur la Garonne transformé en usine hydro-électrique, alimentait 400 lampes de 10 bougies (environ 20 watts).
Situation dans le voisinage et en Pays Toy à la fin du XIXème siècle et début du XXème
:
Les toutes premières
: l'usine de Calypso à partir de 1898 en vallée de Cauterets et celle du Pont de la Reine Hortense en 1903 dans la gorge de Luz, servaient exclusivement à l'alimentation des deux «
Chemins de fer électriques» de la compagnie du P.C.L. (Pierrefitte-Cauterets-Luz).
Permettez-moi de m'attarder sur la petite centrale de Meyabat, la moins connue, sur le gave de Cauterets. Elle fut utilisée à l'origine en 1899 pour l'exploitation d'une mine de galène (plomb argentifère). Puis, en 1919, un bail d'exploitation de 75 ans à titre privé (revente à EDF) fut cédé successivement à deux propriétaires. Le dernier étant la famille Capmarti qui se trouve être liée à la mienne par un germain au premier degré remontant à mon Grand-Père paternel. J'ai le souvenir nostalgique d'ouvertures de la pêche en compagnie de mon père dans les eaux semi privées autour de l'usine. À la pause de midi, «
Tourin d'ivrogne» et saucisses grillées dans la maisonnette depuis laquelle Jean Capmarti surveillait sa turbine située plus bas sur le cours d'eau, à l'aide d'un interphone qui lui indiquait, suivant le «
ronron» perçu, si tout allait bien.
Cette famille s'était établie dans la vallée par suite du dramatique tremblement de terre d'Agadir au Maroc, auquel ils avaient réchappé et qui les avait quasiment ruinés (1960).
L'exploitation de cette usine s'est arrêtée en octobre 2012, juste avant les terribles crues qui finirent par détruire les installations.
En 1911, c'est l'usine de Soulom qui sort de terre. Celle de Sassis ou «
Luz 1» fut construite en 1927, puis Esterre en 1931, le Pont de la «
Reine 2» en 1949, Gèdre en 1952 et enfin «
Pragnères 1» en 1954.
Voilà sommairement la chronologie de l'implantation des principales centrales dans le proche voisinage de Luz . Hormis celle dont j'ai retrouvé la trace.
En 1895, Jean Sempé (1854-1933), le même dont nous avons fait la connaissance dans l'article sur un excès de vitesse à Barèges («
En Baredyo» juin 2024) avec deux associés, Messieurs Masclet et Colongue, imaginèrent et organisèrent l'électrification de Luz-Saint-Sauveur.
Il ne s'agissait dans cette affaire que de quelques lampadaires de rue et de remplacer les lampes à pétrole et les bougies dans les maisons et les hôtels. Mais pour cela, il fallut produire et transporter le courant, donc équiper le pays de pylônes et autres relais sur et dans les maisons.
Un certain nombre de documents nous renseigne sur l'avancée progressive du projet et indique que celui-ci aurait mis huit années pour aboutir.
Il fallut tout d'abord trouver des fonds et des investisseurs audacieux.
Dans ce but un emprunt fut instauré, comme en témoigne ce coupon «
d'actions de cent francs au porteur» ( approximativement 400 €) intitulé «
Éclairage Électrique de Luz-Saint-Sauveur» au capital de soixante-dix mille francs, émis le 24 Décembre 1895 en l'étude de Maître Mouniq à Luz (père de Mme Masson feue ma voisine à Luz). J'ai retrouvé une liasse de plusieurs dizaines de bons, ce qui prouve l'implication financière importante de Jean Sempé dans ce projet.
Deuxième étape, les autorisations administratives:
Il existe un autre document également intitulé «
Éclairage Électrique de Luz-Saint-Sauveur», mais cette fois au nom de la «
Société Masclet & Cie» au capital de 70 000 francs, siège social à Luz.
Datant du 18 Janvier 1897, il concerne «
L'Inventaire du dossier remis à la mairie de Luz , comportant les pièces à fournir pour l'autorisation de la «canalisation» de la lumière Électrique».
S'en suit une énumération de documents tels que «
la copie des dessins des supports et isolateurs», ou «
le consentement des propriétaires des immeubles sur lesquels les supports des canalisations doivent être placés, copies du plan de la canalisation de Luz et de Saint Sauveur , copies des dessins des supports et isolateurs, calcul de résistance des supports», etc.
En tout, sept pièces fournies en quatre, cinq ou six exemplaires. Document signé «
Le directeur Gérant» Sempé.
Ces papiers, comme tous ceux que je mentionne, sont signés ou adressés pour la plupart à «
Jean Sempé directeur ou gérant de la société d'éclairage électrique de Luz Saint Sauveur».
Il n'est cependant pas évident de comprendre qui faisait quoi. En effet, les en-têtes des factures ou devis étant tantôt adressés directement à «
Sempé directeur de l'usine», à la «
Société Colongue et compagnie» ou comme, celui du dix-neuf juin 1903 établi par Maître Mouniq adressé à la Société «
Masclet et compagnie» qui reprend le «
Décompte des sommes payées par la société».
Troisième étape la réalisation concrète du projet:
Comme je le suppose dans mon «
avant-propos», s'agit-il d'une deuxième vague de travaux
? (on saute cinq ans, pas de document intermédiaire). Toujours est-il que suit un devis du 31 mars 1903 adressé par la Société «
Veuve Désiré Bonnet» de Toulouse «
Au grand Rond», au directeur de la société électrique Monsieur Sempé, consécutif à la visite de leur ingénieur M. Praschel. Celui-ci concerne «
une turbine de 65 CV, avec régulateur à entablement et transmission de mouvement».
Cette turbine pouvait produire jusqu'à 48,8 KW par heure en condition optimale (1CV vaut en théorie 735,5Watts).
J'imagine que cette production devait considérable-
ment varier en fonction des saisons, suivant le débit de la chute d'eau et probablement être nulle en hiver en cas de fortes gelées.
Le 16 avril, l'usine toulousaine confirme la réception d'une commande d'un montant de 5750 francs et remercie cette fois-ci «
Monsieur Colongue et Cie». Le signataire précise qu'il «
prépare le dessin d'installation».
Puis les travaux semblent s'accélérer à l'approche de l'été:
Facture du 18 mai de l'atelier de construction J.HEUGAS, place au bois à Tarbes (fonderie et métaux), concernant des viroles en bronze alésées et tournées.
Le 16 juin c'est une facture de la Manufacture D.SOULE dont l'usine «
Hydraulique & à vapeur» de Bagnères de Bigorre fabriquait des appareils et des accessoires pour l'électricité et la photographie. Cette fois il est question de 160 lampes à baïonnette de 110 volts 5 «
bougies» (soit environ 10 watts), de chandeliers et de centaines de mètres de fil de dérivation.
Le 26 juin la société Jacques ULMAN constructeur électricien, 16 boulevard St Denis à Paris, envoie une facture pour 200 charbons (sans doute nécessaires au fonctionnement de la turbine).
Le 28 décembre, la Société «
Le Graphitoïde» de Paris, spécialisée dans les «
balais électriques de haute conductibilité», facture 12 balais ainsi que 12 «
Cuivrages».
D'autres factures, concernant des douilles, des interrupteurs ou autre coupe circuit qu'il serait fastidieux de détailler ici, se succèdent durant l'année, témoignage d'un engouement certain des habitants de Luz et Saint-Sauveur pour équiper leurs foyers.
N'oublions pas les artisans du pays aux patronymes encore bien connus qui ont eux aussi prit part à cette réalisation.
En voici quelques exemples
:
Un récapitulatif d'interventions allant du 12 avril au 21 août de la part de Louis ARMARY «
Forges et Maréchalerie» à Esquièze. Cette note concerne des prestations à l'usine électrique. Entre autres une plaque pour l'écluse, des réparations d'outils pioche ou burin etc.
Victor VERGES, menuisier à Esquièze, qui adresse une facture de 3,60 francs pour avoir équarri, mis en place un piquet, fourni trois tirefonds et une écluse en bois blanc.
Le 22 juillet un reçu timbré et une facture de la part de H. Pratdessus pour «
acompte des travaux exécutés à l'usine» (cinq cents francs).
Henri RIVIÈRE «
scieur de long» à Esquièze:13,80 francs pour des travaux s'échelonnant du 2 avril au 11 juillet. Probablement pour des pièces de bois qu'il compte en passages de scie
: «
Dix passages de 4 mètres, treize de 2,40, deux de 2 mètres…»
Police d'assurance pour l'usine électrique «
La prévoyance» Agence d'Argelès
Cette série de documents s'arrête en janvier 1904. Je pense qu'il en existait probablement d'autres qui n'ont malheureusement pas survécu aux successives séances de rangement et de nettoyage durant toutes ces années.
Reste à deviner l'emplacement de cette microcentrale comme on la définirait de nos jours. Pour cela nous possédons deux éléments:
- le premier est un «
reçu timbré» à l'adresse du directeur de l'usine, pour la somme de dix francs, concernant «
un droit de passage d'eau dans le pré sis à Esterre» daté du 3 août 1903 et signé «
SOUBERVIELLE».
- le second est une photographie.
En effet, outre les vieux documents, j'ai retrouvé une série de négatifs photographiques sur plaque de verre à gélatine sèche ( procédé en cours fin XIXème début XXème) que j'attribue à Jean Sempé.
Parmi ceux-ci, j'ai retrouvé une photo qui correspondrait à une mini centrale hydro-électrique. Après tirage sur papier on distingue sur la gauche des lignes électriques qui partent d'un poteau. Au-dessus du petit bâtiment, on distingue ce qui pourrait être un bassin de rétention d'eau construit en pierre relié à un canal d'alimentation sur la droite. De là, part un raide conduit en bois à la façon des chercheurs de la ruée vers l'or du «
Klondike».
Malheureusement il n'y a pas d'arrière-plan. Une montagne nous aurait bien aidé pour la localisation. Si elle se trouvait à Esterre comme l'indique le premier indice, cela ne laisse pas beaucoup de choix de situation. J'opterai malgré tout pour l'emplacement de l'usine actuelle. En tenant compte que les gros travaux de terrassement pour implanter cette dernière et les cent vingt et une années écoulées ont dû sensiblement modifier le paysage. Avec un angle de prise de vue particulier, on peut éviter le Château Sainte-Marie sur la gauche et le flanc de montagne à droite.
De plus à l'arrière de l'usine actuelle, il existe toujours un petit ruisseau qui apparaît sur quelques mètres et qui disparaît canalisé sous les prés. Il correspondrait peut-être à celui que l'on devine sur la vielle photo devant le bâtiment.
Combien de temps cette petite usine servit-elle
? On peut supposer qu'elle soit montée en puissance durant les quelques années qui suivirent. Il est probable aussi que la grande guerre de 14 -18 a dû mettre un coup d'arrêt brutal à son développement.
Après le conflit et surtout à partir des années vingt, l'état commençant enfin à s'impliquer, l'aventure de ces pionniers prit probablement fin avec le rachat de la concession, la nationalisation de cette énergie et la construction de centrales bien plus importantes telles celles que nous connaissons aujourd'hui (Sassis 1927).
À l'usine de Pragnères, on vénère à juste titre Monsieur Paul. En fondant en 1929 la Société Hydro-électrique du midi (SHEM) il fut un des précurseurs des grands travaux liés à l'exploitation de la force de l'eau de nos montagnes afin de la transformer en énergie au profit des villes et des industries du sud-ouest .
Avec ces quelques lignes j'espère avoir redonné leurs places dans l'histoire à ces trois novateurs MM. Masclet, Collongue et particulièrement à Jean Sempé natif de Luz. Par leur audace et leur vision, ils ont contribué à faire entrer le Pays Toy dans l'ère moderne avec l'appui d'une volonté communale et locale. Cette œuvre perdure de nos jours à travers «
L'ENERGIE du PAYS TOY» qui avec sa petite centrale sur l'YSE est en quelque sorte une arrière-petite-fille de
: «
L'ÉCLAIRAGE ELECTRIQUE DE LUZ-SAINT-SAUVEUR»
Sources: Archives personnelles «Maison Sempé», inspiration des plaquettes usine de Pragnères, Énergie du Pays Toy, Patrimoine de la vallée des Gaves, ville de La Roche sur Foron (74), sources Internet diverses.
Légendes:
01: Jean SEMPÉ dit AÎNÉ
02: (de gauche à droite)
Inventaire du dossier remis à la mairie de Luz 18 Janvier1897
Action de cent francs au porteur 1895
03: (de gauche à droite)
Courrier Bonnet
Note de Louis Armary forgeron, maréchal-ferrant1903
Note de Victor Vergez
En-tête de facture de l'usine Soulé à Bagnères de Bigorre
04: Première microcentrale électrique à Esterre?
05: (de gauche à droite)
Le 22 juillet un reçu timbré et une facture de la part de H. Pratdessus pour «acompte des travaux exécutés à l'usine» (cinq cents francs).
Henri RIVIÈRE «scieur de long» à Esquièze:13,80 francs pour des travaux s'échelonnant du 2 avril au 11 juillet. Probablement pour des pièces de bois qu'il compte en passages de scie: «Dix passages de 4 mètres, treize de 2,40, deux de 2 mètres…»
Reçu timbré à l'adresse du directeur del'usine, pour la somme de dix francs, concernant «un droit de passage d'eau dans le pré sis à Esterre» daté du 3 août1903 et signé «SOUBERVIELLE»
Police d'assurance pour l'usine électrique «La prévoyance» Agence d'Argelès
06: (de gauche à droite)
Lampadaire sur façade en haut de l'avenue de l'Impératrice Eugénie - Début XX° siècle. Collection personnelle
Emplacement actuel de la centrale EDF d'Esterre: quelques similitudes avec la photo de l'époque?
Carrefour de l'avenue de Saint Sauveur à Luz. Remarquez le globe d'éclairage en haut à gauche
07: Salon de l'hôtel Pintat à Saint Sauveur (Hôtel Panoramic) au début du XX ° siècle. Remarquez le lustre et la lampe sur la cheminée