Les leçons d'Hippolyte
par Michel BARTOLI
Le 9 décembre 1909, l'inspecteur des Eaux et Forêts Hippolyte de la Hamelinaye (1861-1935) remettait à la Commission Syndicale de la Vallée de Barèges (CSVB) le dossier de l'extraordinaire aménagement forestier qu'il avait terminé après 4 ans de travail. Un texte riche de l'histoire et des vicissitudes de cette propriété valléenne auxquels étaient joints un album de 170 magnifiques photographies et un album de plans stupéfiants.
Plans au 1/10000e en courbes de niveaux, très précis, remplis de données depuis évaporées: sentiers aujourd'hui perdus, rigoles d'irrigation inutilisées, cartographie en couleurs de chaque essence…. Nous en fournirons des exemples à d'autres occasions dans En Baredyo.
Il est difficile de faire mieux que ce véritable monument historique pour apprécier le socio-écosystème qu'est la forêt de la vallée. Les liens entre les habitants et leur forêt étaient alors très directs. Nous allons tirer des leçons de seulement deux des photos.
Il fallait un mulet spécialement bâté pour porter un lourd matériel, les plaques de verre… et un assistant pour le mener et aider.
Où est-ce? La photo aurait pu être prise depuis le petit parking du Pont de la Crabiou, le gros rocher qui surplombe une rigole d'irrigation est toujours là. Ni route ni tronçonneuse ni remorque derrière un tracteur à l'époque… et des hêtres de très modestes dimensions traités en taillis.
Leçon n° 1: en fait, en 126 ans, rien n'a changé! Le renouvellement forestier est une longue patience, en 2024, les rejets de hêtre nés après cette coupe (la dernière a eu lieu en… 1908!) sont devenus de gros arbres. Allez les voir cette photo en main.
Le Cassaët (la chênaie en gascon) n'a pas trop changé depuis 1910. Elle est la seule chênaie – presque la seule forêt – de tout le versant sud du Campbieilh. Normal quand on sait que le 19 juin 1319, était signée une charte entre toutes les communautés de la vallée de Barèges permettant pâturage et défrichement (déjà très avancé à cette époque) à l'exception du «Cassaet de Gedre que sien bedatz per totz temps dab adetz acostumatz»
1. Ainsi, le Cassaët de Gèdre était mis en défens (bédat 2) pour toujours sous peine des amendes accoutumées!
Le Cassaët – alors nommé Hourcadet – en 1907 (Photo: H. de la Hamelinaye ; Arch. dép. Haute-Garonne, 3219 W 31).
Aujourd'hui, on appellerait cela une «forêt de protection». Au XIVe siècle, pas un souci de protection de la biodiversité mais la crainte – explicitement exprimée en 1604 – que «étant ruiné ledit bois, la neige coulerait»
3. Il n'empêche, cette ancienne protection a permis de conserver une chênaie dont la composition génétique – analyse ADN réalisée en 2010 – est particulièrement originale:
La Hamelinaye décrivait le peuplement comportant alors une forte proportion de chêne tauzin (Quercus pyrenaica). L'oïdium – champignon foliaire, venu d'Amérique du nord au tout début du XXe siècle – s'est massivement propagé vers 1910 et a fait disparaître l'essentiel des chênes tauzins de France, se révélant très sensible à ce parasite. Il en subsiste des traces dans le génome de certains chênes hybrides, comme ceux du Cassaët. Étonnant n'est-ce pas?
Leçon n° 2: un statut de protection, aussi ancien (ici, 700 ans!) et bien suivi soit-il ne suffit pas à garantir le maintien correct de sa biodiversité. La mondialisation de nos échanges peut la mettre à mal d'un coup.
1: Arch. dép. Hautes-Pyrénées, I 192, L 43 et 44.
2: Du latin defensum.
3: Arch. dép. Hautes-Pyrénées, anc. 3 E 14, art. 60, f° 185 v°.
Sources:
Photo n°1: H. de la Hamelinaye, arch. dép. Hautes-Pyrénées, 14 Fi, photo 114 de l'album.
Photo n°2: H. de la Hamelinaye ; Arch. dép. Haute-Garonne, 3219 W 31