David contre Goliath
par Guy LACOMBE
Tous les villages de France ont leur histoire, leur personnalité, des administrés parfois hors du commun. Esterre jouxtant Luz St Sauveur, village d'entrée de La Batsus n'y échappe pas.
En 1938 naquit Michel Planté fils de Pierre et Anna Planté. Petit dernier d'une fratrie de cinq frères et sœurs: Louis, Henriette, Jeannette, Josette, et Christian. Tous nés à Esterre. L'activité des habitants de la vallée reposait à l'époque essentiellement sur l'élevage. Le tourisme et l'attrait de la montagne n'étaient réservés qu'à une catégorie de privilégiés contribuant au développement du métier de guides et à la découverte des plus hauts sommets.
Monsieur Planté père exerça le métier d'instituteur à Esterre. A ce titre il avait en charge de transmettre son savoir à sa propre descendance ou une double responsabilité, éducateur et père. Sa femme tout en assurant son rôle de mère de famille nombreuse travaillait chez son frère Eugène Sabathié à Luz où elle perfectionna ses compétences en charcuterie et acquit ses talents de cuisinière.
Dès l'adolescence Michel, le petit dernier, fut doté d'un physique singulier. Une forte corpulence attirait l'attention. Mesurant 1,90m, des mains imposantes, les mauvais esprits, parlaient sans respect de ses «battoires», chaussant du 47 ou 48, des traits épais et des lèvres charnues ne pouvaient qu'impressionner. Les jeunes touristes logeant dans les gites du village l'avaient surnommé «l'Ogre». Certainement par peur et bêtise car l'homme était foncièrement gentil. Il contournait certainement les mouches pour ne pas les tuer…Pour l'avoir vu à table rien n'autorisait de le confondre avec Gulliver.
Côté études Michel ne manifesta pas d'attirances particulières pour les humanités mais obtint le Certificat d'Études sans trop de difficultés.
Durant sa jeunesse entrainé ou entrainant, ses facéties n'ont pas été oubliées. Chahuter était dans ses gènes. Sans doute n'avait-il pas grand-chose à apprendre dans ce domaine. Du fait de sa taille les garnements du village le poussaient en avant. Ils l'avaient surnommé «Elenquin de Planté» ou «Pétard» (?). Leurs tapages dans les ruelles d'Esterre, notamment à la maison Camarotte finirent parfois par un pot de chambre sur la tête. Qui n'a pas tapé étant jeune sur une porte et pris ses jambes à son cou? En été, avec un ami estivant, il chassait les campeurs installés sauvagement dans les prés sans autorisation. Les menaçait avec un pistolet en plastique… Était-ce efficace? Non il s'amusait il aimait rire.
Comme tout citoyen français il fut appelé sous les drapeaux et partit en Algérie. Il y demeura de longs mois dans une ferme à la campagne. En rentrant il se vanta de ne pas avoir tiré un seul coup de feu. À défaut de courir, monter, descendre les djébels algériens il y passa son permis de conduire laissant à son retour en France beaucoup de personnes dans l'expectative. Mais où a-t-il donc passé son permis? Ayant toujours vécu à la campagne il manifestait au volant une certaine méconnaissance des règles routières élémentaires. Il ne connaissait pas le sens des feux tricolores. Un jour parti à Tarbes avec sa tante Julie il inversa le vert et le rouge. Il s'arrêta au vert et passa au rouge. L'agent en faction lui rappela vertement la signification des couleurs. La circulation n'étant pas ce qu'elle est aujourd'hui, il n'eut droit qu'à un rappel à l'ordre.
Michel n'ayant pas de métier ou activité particulière son père acheta dans le Gers une petite exploitation agricole de 3 hectares à Laguian-Mazous. Le cheptel Planté comprenait: une vache, un veau, des canards et quelques poulets. Au marché ne faisant pas la différence il vendait des canards pour des cannes. On imagine la déception des clients une fois à table le goût de ces animaux aquatiques mâle ou femelle n'est pas le même. Les affaires ne devaient pas être florissantes puisqu'ils ne restèrent dans ces lieux que deux ans. Ou avaient-ils le «mal du pays?» Un trait de caractère: naïf et physiologiquement maladroit, encombré de son corps. Ce qui peut expliquer son absence d'attirance pour la montagne.
Ses parents tinrent longtemps à l'entrée de St Sauveur l'Hôtel Excelsior ouvert durant la période des cures.
Après la courte expérience décevante de la campagne avec son père il revint à Esterre. Là dans les années 60 il ouvrit avec l'aide de sa mère le long de la route de Barèges un petit magasin dans un ancien garage: «Alimentation-Charcuterie». En dehors du caviste Cazaux c'était la seule boutique du village. La proximité de Luz ne justifiait pas d'autres commerces. Il était l'exception et semblait avoir trouvé sa voie. Sa mère formée en famille chez Sabathié lui apprit à cuisiner: le boudin, la saucisse, le pâté, les rillettes et l'élève fini par dépasser le maître. A ce savoir faire il ajouta un rayon alimentaire diversement achalandé. Qui ne s'est jamais rendu chez Michel pour un dépannage ou une nécessité urgente?
C'est ainsi qu'il développa progressivement sa clientèle locale et touristique. L'été les campeurs étaient nombreux à passer son pas de porte. Bien sûr durant les vacances, nous touristes, n'allions que chez Michel acheter sa charcuterie délicieuse. Au début il tuait lui-même le cochon aux abattoirs de Lalanne puis les normes sanitaires évoluant il les acheta. Équipé d'une Estafette il se rendait dans les villages de la vallée c'est ainsi qu'on le vit notamment à Sazos, Grust et au marché place St Clément à Luz le lundi pour vendre ses spécialités. Comment faisait-il pour se tenir debout, 1,90m dans son petit fourgon les jours du marché? De profil la tête lui tombait sur la poitrine une position peu confortable mais c'était le prix à payer pour écouler la qualité de son savoir-faire.
La roue de la vie tournait. Il connut à son tour et à ses dépens les blagues imaginées par les enfants du pays. Un jeu consistait à ouvrir faiblement la porte du magasin pour que le contacteur en haut de celle-ci déclenche une alarme annonçant l'entrée d'un client. Ce qui l'obligeait à venir dans le magasin pour constater qu'il n'y avait personne. Ce petit jeu répété maintes fois le conduisit à balancer depuis le 1er étage, au-dessus du magasin, un sceau d'eau sur la tête des malandrins pris en flagrant délit. L'humidité tombant du ciel eut raison de ces plaisanteries.
Une autre fois venant acheter du jambon je vois Michel derrière son étal un bandage autour de la main.
«-Que vous est-il arrivé Michel? Vous vous êtes coupé la main avec un couteau, une machine? - Non, non répond-t-il. Hier j'ai regardé un film d'actions chez les voisins et lors d'une scène l'acteur principal a donné un grand coup de poing dans un rideau qui bougeait et il a descendu un homme caché derrière. -Oui et alors? -Après le film lorsque je suis rentré chez moi, dans la pièce un de mes tablier blanc pendu bougeait étrangement. Sans hésiter j'ai donné un bon coup de poing dedans. Il était accroché à un poteau en bois et je me suis bien abimé la main.» Ça n'était pas un film.
Une des meilleures références qu'il put avoir dans sa clientèle fut un journaliste qui travailla à l'ORTF – TF1 – France Inter – Europe 1. A l'époque il commentait le Tour de France pour le journal l'Équipe, monsieur Jean Amadou en personne. Humoriste/journaliste/écrivain/chroniqueur radio et…. Mesurant 1,93m. Enfin un client à sa hauteur. Chaque année au passage du Tour il s'arrêtait pour acheter de la charcuterie et repartait emplettes faites. Incontestablement un connaisseur et homme de goût.
Il ne manquait pas de nous faire rire par naïveté, un de ses charmes.
Un jour d'août en fin d'après-midi un de mes amis entre dans son magasin, ils se connaissaient. «-Bonjour Michel, je voudrais de la mayonnaise.
-Michel: vous la voulez en tube ou vous la voulez en pot?
-En tube SVP.
-Ah ben je n'en ai plus!
-Et bien donnez-là moi en pot,
-Ben je n'en ai plus non plus…»
Puis vint le déclin. Les modes de consommation changeaient. L'offre du tout en un aux meilleurs prix de la grande distribution déferlait dans les villes et les campagnes. Assis sur la margelle de son magasin je l'entends encore me dire pis que pendre de ces enseignes qui tuaient un à un le petit commerce. Qui privilégiaient le prix à la qualité. Qui confondaient origine du produit et respect du consommateur au bénéfice du rendement. Combat inégal pour le moins.
Un jour d'août, fin des années 90, de retour au pays le rideau de «l'Alimentation-Charcuterie» était fermé, Michel Planté avait jeté l'éponge. L'homme nous manquait déjà.
Ayant perdu ses parents et vivant seul il rendait visite fréquemment aux Pratdessus ses voisins. C'était son salon, ses amis, il changeait d'air, s'épanchait et les faisait rire. Le maître des lieux, Jeantou Pratdessus atteint d'une maladie incurable avait en ce célibataire un confident, un interlocuteur qui lui tenait compagnie presque quotidiennement. Michel a toujours fait preuve d'un grand savoir vivre et d'une sincère gentillesse. La profonde amitié qu'ils lui portaient les conduisit à partager leurs vacances avec ce voisin attachant.
Soigné pour un cancer il décéda seul à l'hôpital de Lourdes. Une figure connue de tous à Esterre et les environs disparaissait sans bruit. 1936-2015.