logo

Lucien LAVANTÈS modifier

Pionnier de l’automobile en Pays Toy

par Maurice PÉLÉGRY

Après les aventures de la Torpédo de Monsieur Gabriel Valton, remarquablement rapportées par Philippe Carrère dans le précédent numéro de juin 2024, le récit que nous vous proposons aujourd'hui, témoigne d'un changement notoire, survenu à Luz entre 1920 et 1924. Il concerne également les automobiles.
Afin de bien situer cette narration, un court rappel historique s'impose.
Pour accéder à la station thermale de Saint-Sauveur, on utilisa pendant des siècles les chemins muletiers. Les curistes les plus fortunés utilisaient la chaise à porteur.
Il fallut attendre 1757 et l'intendant d'Étigny, pour que le Haut-Lavedan soit doté d'un réseau routier. La route Lourdes-Barèges sera réalisée en 1757-58. Elle évitait alors de passer par le col du Tourmalet. La route de Pierrefitte-Luz sera plus tardive. Les voies du chemin de fer suivront de près les routes tracées.
C'est la Compagnie des chemins de fer du Midi qui décida la création de cette ligne Lourdes-Pierrefitte. Elle devait servir aux transports des touristes, mais aussi des ouvriers des carrières, mines et usines chimiques (nitrates de calcium puis phosphates) de la cité.
Très vite, le prolongement de la ligne dans la direction de Luz Saint-Sauveur s'avéra nécessaire. L'une vers Luz Saint-Sauveur où se trouvaient des mines de galène et de blende, l'autre vers Cauterets très fréquentée par les curistes. Dès août 1895, fut créée la Compagnie des Chemins de Fer électrique de Pierrefitte-Cauterets-Luz (PCL). La ligne PCL deviendra la première ligne interurbaine électrique de France.
Le tronçon Pierrefitte-Luz sera inauguré, le 1er février 1901. Le transport des voyageurs fonctionna jusqu'en 1934 et celui du fret jusqu'en 1939. En effet, en plus des voyageurs, cette ligne servait au transport du minerai de Chèze, où se trouvaient des mines de galène et de blende.
La gare de voyageurs de Luz / Esquièze-Sère est toujours en place. À Esquièze-Sère, une annexe sert de lieu culturel, c'est aujourd'hui, le Hang'art.
Dès 1901, les voyageurs arrivaient à Esquièze, où des calèches et carrioles les attendaient sur la place, face à l'hôtel qui se dénommait, l'hôtel des Princes Saint-Sauveur. En 1922, les calèches étaient plus nombreuses et l'hôtel des Princes Saint-Sauveur était désormais le Café Restaurant de la Gare, dont la propriétaire était Madame Veuve Rivière. Les publicités de cet établissement vantaient une cuisine de famille, des chambres meublées et très confortables avec une belle vue sur la vallée et le Viscos et des prix spéciaux pour famille.
Le contexte maintenant connu, place à Maria Plandé. Son père, Henri Bayet, était cocher stationné à ce que l'on appelait, la gare de Luz. Voici, le texte intégral de deux «Sourires des Pyrénées».

L'auteur de cet ouvrage est Maria, Anna, Yvonne Bayet, née à Luz, le 19 février 1897. Elle est la fille de Henri Bayet, cocher, originaire de Gèdre (familles Bayet/Rondou) et de Marie, Jacquette Pujo de Sazos (familles Pujo/Frabe).
Elle était institutrice.
Le 1er juin 1918, elle épouse à Luz, Joseph Plandé, instituteur, né à Riscle en 1885, qui réside à Plaisance du Gers.
En témoignage de son enfance à Luz, elle écrit, sous son nom d'épouse, Maria Plandé, son seul ouvrage, publié en 1961, aux éditions Privat. Elle est décédée à Pau, le 2 octobre 1972.
Ce beau livre rapporte de nombreuses histoires vécues en pays Toy, au début du XXème siècle.

Les automobiles
Un soir, en rentrant à la maison, mon père, si rieur d'habitude, avait un visage soucieux.
«Ça ne va pas?» demande ma mère.
«Figure-toi que je viens de rencontrer Lavantès. Ils veulent acheter des automobiles! Ils sont fous! Des engins qui pétaraderont dans la vallée ; avec l'écho, tu parles quel tapage nous aurons! À nous rendre sourds le restant de notre vie. Et s'il n'y avait que ça! Mais leurs tuyaux qu'ils cachent à l'arrière, les fripons, empoisonneront notre bon air. Nous n'avons pas fini d'avoir des poitrinaires dans le pays!»
«Ils», c'étaient les cochers de Luz.
Ma mère voulut avoir d'autres explications. Elle mit son beau tablier de satinette noire, ses souliers cirés, refit la coiffe de son chignon et s'en alla chez Lavantès.
Quand elle revint, elle avait compris. L'avenir, ce seraient les autos sillonnant la vallée. Mais le faire
entendre à mon père ne fut pas chose facile. Il aimait tant les chevaux, les voitures, les promenades lentes à travers les magnificences du Pays!
«Eh! bien, lui dit ma mère, les autres cochers formeront leur société sans toi et tout le monde pensera que tu n'avais pas l'argent nécessaire pour payer la part d'actionnaire».
Mon père avait sa fierté. Cet argument le toucha et le décida.
Bientôt, à la cour de la gare, à côté des voitures attelées de chevaux, on vit des autos semblables à celle de Mr. Parpalais dans les décors de Knoch.
Mon père les regardait de travers: c'étaient des intruses, des voleuses, elles prenaient toute la place sur les routes, empestaient l'air. Et quelle vitesse! Elles faisaient au moins trente kilomètres à l'heure en terrain plat et sans tournants! Qu'elles étaient pressées!
«Ah! ces chauffeurs, disait mon père, avec toute la poussière que soulèvent leurs autos derrière leurs grosse lunettes noires, ils ne peuvent rien voir, ni rien montrer aux étrangers, pas même le «pied du cheval de Rolland». Ils ne s'arrêtent jamais et je sais bien pourquoi, c'est qu'ils ne sont jamais sûrs de pouvoir repartir. Ils n'en finissent pas de tourner la manivelle. Il faut les voir grimper une côte! La monterai-je? Moi, avec Bijou et Rolland, si on faisait une route jusqu'au haut du Vignemale, je ne pourrais pas les retenir, ils grimperaient jusqu'au sommet.»
«Tu te vantes un peu» lui disait ma mère.
«Ne crois-tu pas, Marie, que les étrangers finiront un jour par être dégoûtés de ces machines? Ces chauffeurs! c'est plus sale que le mécanicien de la locomotive de Pierrefitte. Ils ont le visage et les mains toujours couverts de graisse noire. Et puis, les as-tu sentis? Quelle odeur! Ce n'est pas le parfum de la rose.»
Il arrivait que ces autos si pressées, devenaient tout d'un coup des masses silencieuses et inertes acculées au roc. Elles attendaient que des chevaux qui, eux, n'étaient jamais en panne, viennent les tirer au bout d'une corde et les ramener au garage.
Ce soir-là, mon père s'endormait paisible et heureux. Finies les autos! Le règne des calèches continuait.

L'avis de Monsieur le curé Hèches de Luz
Il n'y avait pas que mon père pour regarder les automobiles d'un mauvais œil. Il y avait aussi notre curé.
Adieu les promenades paisibles sur la route de Saint-Sauveur en lisant le bréviaire! Quand il ne s'y attendait pas, une «teuf-teuf», c'est ainsi qu'on appelait les autos à l'époque, débouchait au tournant, soulevant un nuage de poussière qui aveuglait notre doyen et tournait, d'un coup de vent, la page de son bréviaire.
Décidément, ce pays n'était plus un pays tranquille. Un dimanche d'été, il monta en chaire, le visage soucieux. Dans la nef, beaucoup d'étrangers, mêlés aux gens du pays.
«Mes chers frères, je crois que vous êtes dans l'erreur. Vous vous imaginez que vous pouvez aller au Paradis en automobile. La route du ciel est dure et pénible, bordée de fossés et de précipices. À pied, lentement, vous vous garez de ces dangers et péniblement, mais sagement, vous arrivez au but. Mais en automobile! Bien sûr, il vous semble que vous y parviendrez plus facilement et sans peine. Vous vous trompez grandement. Un jour, patapouf! vous dégringolerez dans un ravin d'où personne ne pourra vous retirer. Si ce n'est que le Purgatoire, avec un peu de peine, vous finirez par en sortir. Mais si c'est l'enfer? Que Dieu ait pitié de vous! J'en reste tout effrayé.»
Cher Monsieur le Curé! un peu emporté parfois, mais si droit et charitable! Ceux qui vous ont connu vous ont tous aimé et ne sont pas près de vous oublier!

Sources:
Archives Pierre Lavantès - Photographies et cartes postales Maurice Pélégry - Bibliographie: Sourire des Pyrénées, Maria Plandé, Privat Éditeur


Légendes complètes:
4 - Emile, Jean Lavantès, voiturier et créateur du garage, né à Luz le 25/10/1869, décédé à Luz le 25/01/1937.
5 - Voici donc Lucien Lavantès à Luz, au volant de la toute première De Dion Bouton, modèle datant de 1924.
6 - À partir de 1926, sur la place de la gare, les premières automobiles vont cohabiter avec les dernières calèches, avant de les remplacer définitivement quelques années plus tard.
7 - Lucien Lavantès, quant à lui, continue inlassablement à guetter de sa fenêtre, les éventuelles «automobiles», qui pourraient s'aventurer dans la rue d'Ossun prolongée.

Les abords de la gare

Les abords de la gare

Les abords de la gare fermer

Sourire des Pyrénées

Sourire des Pyrénées

Sourire des Pyrénées fermer

Emile, Jean Lavantès, voiturier et créateur du garage...

Emile, Jean Lavantès, voiturier et créateur du garage...

Emile, Jean Lavantès, voiturier et créateur du garage... fermer

Emile Lavantès au volant de la toute première De Dion Bouton...

Emile Lavantès au volant de la toute première De Dion Bouton...

Emile Lavantès au volant de la toute première De Dion Bouton... fermer

Cohabitation des voitures et des calèches

Cohabitation des voitures et des calèches

Cohabitation des voitures et des calèches fermer

Lucien LAVANTÈS à sa fenêtre, dans la rue d'Ossun

Lucien LAVANTÈS à sa fenêtre, dans la rue d'Ossun

Lucien LAVANTÈS à sa fenêtre, dans la rue d'Ossun fermer


Avis

Laisser un avis sur cet article... (vous devez avoir un compte et être connecté )

Derniers avis reçus :
Aucun avis n'a encore été soumis sur cet article jusqu'à aujourd'hui.
Infos
Tous droits de reproduction et de diffusion réservés aux auteurs - En Baredyo : siège social : Mairie de Luz-Saint-Sauveur