« Milou » TREY
Ancien maire et bâtisseur de Grust
par Maurice PÉLÉGRY
Grust, ne serait-il pas le plus beau village du pays Toy? Il est vrai que sa situation de belvédère sur la vallée de Luz plaide grandement en sa faveur. Nos anciens ne bâtissaient pas leurs villages n'importe où et n'importe comment. Certains les ont fait grandement évoluer, tout en ayant le souci de conserver l'existant. C'est le cas d'Eugène, Émile Trey, ancien maire de Grust qui précise: «Bien que mon premier prénom soit Eugène, on m'a toujours appelé Émile parce que je suis né le jour de la Saint Émile, et avant, ils n'allaient pas chercher bien loin, ils prenaient souvent le calendrier pour choisir un prénom.» Mais si vous parlez d'Eugène Trey, il vous sera souvent répondu: «Qui dé aquét?» En effet, dans toute la vallée et bien au-delà, il s'agit de «Milou». En bas, certains jaloux de son caractère bien trempé se hasardent même à l'appeler «Napoléon». Oui, mais voilà, Napoléon avait un don naturel, il était doté d'un immense pouvoir d'entraînement sur les hommes. Certes, il gouvernait d'une main de fer, mais beaucoup d'institutions et de réalisations ont vu le jour durant son règne. Il en est de même pour notre bâtisseur et ancien maire de Grust, Eugène Trey. Il est né de la promotion 1938, juste en dessous, à Sazos, dans la maison Thimoun, comme le stipule l'acte de l'état civil, signé par le maire de Sazos, Bernard Layré Dufau. Le berceau Trey est donc à Sazos. Son père, Bernard, Alexandre, était également natif de cette commune, mais sa mère Hélène, Maria Cardessus était native de Grust, une Soubirous, So de Calou. Il rejoint donc tout naturellement le village du dessus et épouse Josette, Marie, Jeanne, une Theil, So de Casanaou née également à Grust. On comprend mieux maintenant son attachement à ce beau promontoire. «Milou» a trois frères et une sœur. Il est allé à l'école à Sazos. Par la suite, il rejoint l'armée en 1958. À son retour, on le retrouve maçon dans l'entreprise de Lilou Pratdessus. Comme son père, «Milou» a donc acquis une formation de maçon ce qui peut expliquer cette âme de bâtisseur. Puis il entre à la SNCF, en 1968. Il y restera 30 ans. Il a travaillé à Pierrefitte jusqu'à l'arrêt du transport des marchandises, en 1988. Auparavant, en 1975, la gare avait cessé d'accueillir des voyageurs. «Milou» effectua son premier mandat de maire de Grust, en 1977. Il succède alors à Roger Farby.
Il restera maire à Grust durant 43 ans, c'est-à-dire 7 mandats et un an de plus, décidé par le président Sarkozy. Cela constitue pour l'instant un record en pays Toy. Lors de l'année de sa première élection, je lui demande comment était la vie à Grust?: «À l'époque, toutes les familles étaient constituées de paysans. Il y avait du bétail dans toutes les maisons. Le dernier paysan, c'était Henri Lonca, So de Cardessus, qui a arrêté, il y a 4 ou 5 ans. Aujourd'hui, parmi les quarante habitants, il n'y en a plus. Dans le passé, la route s'arrêtait à l'église du village. C'était un village perché, cul-de-sac. Puis, elle fut prolongée en 1974 et en 1975, avec l'ouverture de la station de ski de Luz-Ardiden, qui est intégralement sur le territoire de la commune. Cette station a d'ailleurs beaucoup profité à notre commune, en ce qui concerne les redevances et aussi le nombre de villageois qui y travaillaient. Je connais bien le problème puisque j'ai exercé deux mandats à la régie de la station. Nous n'avons pas pu réaliser la jonction avec Cauterets, à partir du col de Riou. Cela aurait constitué un grand territoire Cauterets/Grust/Sazos/Viscos. La piste est d'ailleurs faite jusqu'au col de Riou. Nous avions été réunis avec le SIVOM de l'Ardiden en 1982. Puis en 1983, le maire de Cauterets, Justin Longué, a été battu et avec son successeur, Henri Lestable, le projet a été abandonné. Je reconnais que j'aurai préféré des remontées mécaniques depuis le bas, mais les gens de Luz n'en voulaient pas non plus. Je suis resté maire durant 43 ans. Que de réunions, que de débats, de temps en temps, acharnés. Il y avait des durs parmi les conseillers. Lors de mon premier mandat, le premier chantier réalisé fut celui de la mairie. Avant dans ce bâtiment, c'était l'école. Mon épouse Josette est d'ailleurs allée dans cette école. L'institutrice était mademoiselle Cazaux de Barèges. Le projet paraissait trop coûteux et certains voulaient raser l'école. Grâce à l'autorité du plus ancien conseiller, Laurent Theil, le bâtiment fut sauvé. Si notre village a gardé son charme, c'est parce que nous avons conservé les vieux bâtiments et que nous les avons rénovés.» Ce premier chantier fut semble-t-il un prélude aux réalisations suivantes. Il y a eu par la suite d'autres réalisations. «Milou» enchaîne: «Pour le cimetière qui était devant l'église, cela n'a pas été facile. Ça a même été très chaud. Nous l'avons changé de place, et ce ne sont pas les morts qui nous ont emm…, mais les vivants.» Attention, notre personnage est un «sanguin» et tout irritant entraîne chez lui, une réaction instantanée et il ne faut pas le chercher: «Dans ce pays, il y a eu les bâtisseurs, mais aussi les destructeurs. Ici, cela ne progresse plus depuis 10 ans, le Bederet fermé.»
Son regard se tourne alors vers le bas, de la vallée. «Tout s'est arrêté, il n'y a plus de grues, plus de chantiers à Luz, et donc les gens s'en vont là où il y a du travail. Par la suite, nous avons réalisé la salle des fêtes, l'urbanisation avec la route du haut qui permet de désenclaver le village et d'avoir accès aux ambulances pour tout le monde, par exemple. Il y a aussi les travaux de la source, le garage communal, la table d'orientation et bien d'autres.» Cette liste n'est pas exhaustive. Mais l'homme a retrouvé l'envie de «dire». Il est important de rapporter également trois autres initiatives très importantes: «Pour tous les petits travaux, les entreprises ne voulaient pas les faire. Nous avons donc inventé la journée citoyenne avec tous les habitants. Nous le faisons tous les ans et cela continue. Il y avait tout le monde. C'était la seule commune, maintenant cela se fait dans d'autres villages. Ensuite, le village de Grust est distingué au label national de la qualité de vie et classé village fleuri, 3 fleurs, au même niveau que Bagnères, Lourdes ou Argeles. Nous avons été à l'origine de cette initiative, en ayant obtenu 2 fleurs et l'équipe suivante a poursuivi. Enfin, il y a du monde qui vient à Grust. Cela n'est pas du uniquement au passage du GR 10. En l'année 2000 et après, nous avons eu l'idée de proposer à Pierrot Luby maire de Viscos et Daniel Borderolles maire de Sazos, un sentier balisé, aujourd'hui très fréquenté, pour effectuer le circuit des 3 villages. Grâce à l'appui de Cathy Senac, Viscos a finalement accepté.» Je demande alors à «Milou», quel est le secret de cette réussite?: «C'est beaucoup de travail et pas uniquement à la mairie de Grust. J'ai œuvré également au Sivom de l'Ardiden et à la Commission Syndicale de la Vallée de Barèges. Mais il faut avant tout savoir s'entourer d'une bonne équipe et je suis fier des gens avec qui j'ai travaillé. Quand j'ai été élu, à mon premier mandat, en 1977, j'ai demandé à rencontrer Urbain Cazaux. Il m'a reçu longuement et il m'a gardé le soir à dîner. Il m'a dit quelque chose que j'ai toujours appliqué: Tu es jeune, je vais te donner un conseil. Il te faut toujours avoir des projets prêts, pleins les tiroirs, comme cela tes dossiers passeront devant tout le monde. C'est ce que j'ai toujours fait. Il avait raison. Le secret de la réussite, c'est d'avoir des dossiers bien faits, et aussi d'avoir les bons interlocuteurs à la DDA ou la DDE. La DDA qui n'existe plus, nous a beaucoup aidés.»
Se promener dans Grust est un véritable plaisir. J'ai même entendu des personnes dire: «Grust, c'est le paradis, le petit Nice.» Même s'il n'y a jamais eu un seul commerce, la vie semble facile. Durant l'hiver, les accès sont bien dégagés. L'eau est omniprésente. C'est une composante essentielle de ce village, bâti le long d'une ligne de pente, que les anciens ont su canaliser. La source du haut du village dessert en souterrain, un chapelet de lavoirs, passe même sous l'église de 1731, dédiée à Saint-Martin pour ressurgir dans une belle fontaine de marbre. La chapelle Sainte-Anne que les habitants étaient venus implorer pour chasser la peste, vient compléter ce bel ensemble qui, par sa situation symbolique de promontoire, marque la relation du village avec la vallée. Avant d'emprunter le chemin de la source pour profiter du paysage, il est bon de s'arrêter place des palabres pour profiter du lieu.
L'entrée de François Vignole
En pleine discussion avec «Milou», arrive un de ses anciens fidèles conseillers municipaux, répondant au nom de François Vignole. Je crois rêver et avoir rejoint le village des fantômes. Mais non, il ne s'agit nullement du retour de l'ancien grand champion de ski du pays, qui d'ailleurs, passait par Grust, pour rejoindre les compétitions de Cauterets dans les années 1925. Je suis tout simplement face à son filleul, qui porte le même prénom que le grand François, telle était la condition de ce parrainage. Les deux François s'étaient d'ailleurs rencontrés quand l'un, celui de Grust, travaillait dans les galeries de Cap de Long, l'autre, le champion, tenait table généreuse à Saint-Lary. En fait, le père du champion, Saturnin Vignole, avait un frère, qui n'est autre que le grand-père du François de Grust. Lors des grands chantiers de montagne, le père de François Vignole de Grust a fréquenté les entreprises Arnaud et Jeandel. À la fin de ces chantiers, ils durent rejoindre Tarbes pour le travail. Mais Grust ne laisse jamais insensible. Lorsqu'il a fait valoir les droits à sa retraite, il revient au pays Toy où il avait passé son enfance. Et comme à Grust, on ne démolit rien, il s'installe dans l'ancien bistrot du village, chez Denise, So de Cazalé. Pour ceux qui l'ont connu, cet établissement était le centre névralgique du village. Comme dans d'autres villages, c'était aussi le dépôt de pain et de bouteilles de gaz. «Milou» au cours de notre discussion a cité à de nombreuses reprises ses collaborateurs municipaux. C'est cela aussi la force que doit être celle du premier des élus. Pour conclure, ce passage, inutile de vous dire que cela fait tout bizarre d'avoir serré, en 2024, la main de François Vignole!
Il est presque temps de prendre congé. «Milou» tousse, un souvenir de ce sacré Covid. De plus, il avait voulu faire l'acrobate avant mon arrivée en grimpant à l'échelle. L'épaule endolorie à la suite de sa chute, ne l'empêchera certainement pas d'aller déguster la garbure du village pour faire perdurer le lien, entre les villageois restants, aujourd'hui essentiellement retraités. Et les journées «Milou»? «On ne fait plus grand-chose. Celui qui est très important, c'est le facteur qui porte le journal. Mais pour combien de temps, on ne veut plus du service public.» Effectivement le journal, c'est son attache avec le monde extérieur. Il le décortique dans tous les sens. Le jour où la Dépêche ne gardera que la version numérique, les choses seront sérieuses, car chez lui pas d'ordinateur. Seule Josette utilise un peu la tablette. Et le pays Toy? «La population vieillit, c'est mal parti. Même le patois se perd. Avant les séances du Conseil municipal étaient en patois et tout le monde comprenait. Aujourd'hui, je suis le plus ancien du village. L'avenir du pays, je ne sais pas, j'ai coupé tous les ponts. Ils voulaient que je reste au Conseil, mais je leur ai dit non, je vais vous emm…!»
Au mur de cette belle pièce de vie, il y a une superbe photo du village, offerte par un locataire. Et puis les photos des enfants et des petits-enfants. Il me montre les crochets encore existants de la baratte.
«Je n'ai aucun regret, j'ai réalisé tout ce que je voulais faire. C'est certain, cette période, c'était beaucoup de travail, beaucoup de réunions. Mais j'ai eu la chance d'être, aidé par ma femme, très compréhensive et aussi d'être secondé par une équipe de collaborateurs efficaces et dévoués.» Cet homme, constructeur et maire de son village durant 43 ans a bien sûr fait beaucoup d'émules. Beaucoup de ses collègues maires sont venus le rencontrer sur place et prendre conseil et idées. Il a su s'entourer de gens compétents et le résultat est spectaculaire.
Avant de partir, il se lève et va décrocher un diplôme encadré, accroché au mur. C'est celui de Chevalier de l'Ordre National du Mérite qui lui a été remis en date du 14 novembre 2013.
Pendant ce temps, Josette, son épouse, fouille dans les archives. Elle veut me faire lire un article de Philippe Leblanc, consacré à son mari. Je vois aussi un livre de photographies, le livre de Grust, qui lui a été remis lors d'une fête et d'un repas réalisés le jour de son départ de la mairie. Cet album témoigne des bons moments passés ensemble et de l'évolution du village. À la page de la station de Luz-Ardiden, on peut lire: «Milou» acteur actif de son développement. La dédicace du livre précise: Maire de Grust de 1977 à 2020, homme de conviction, homme de projets, dévoué, «Milou» a travaillé à l'embellissement du village, la sécurité et le bien-être des habitants.
Bibliographie: Livre souvenir commune de Grust (1977-2020) - Blason de la commune de Grust (65), 19/12/2011, Etxeko. - Sources: Mairie, Pierre Lavantès
Photographies et cartes postales: Maurice Pélégry
Légendes complètes:
3 - 1924: photo de gauche, la camionnette de la boucherie Anthian est stationnée devant l'église. À droite, le même lieu en 2024.
7 - «Milou» prépare les farcis pour la garbure avec Denise Castagné et Josette, son épouse.