Dans l'histoire du pyrénéisme, beaucoup d'hommes ont marqué de leur engagement, la passion sans limites pour la montagne. L'heure des découvertes, «
des premières», est passée mais qu'importe. L'engouement pour l'exploit, le dépassement de soi, la prouesse technique, le besoin d'espace et de solitude subsistent. En ce début du XXIème siècle, à l'heure d'une technologie envahissante et parfois inquiétante, la nouvelle génération manifeste ouvertement la nécessité de donner du sens à sa vie. De choisir une ou des activités permettant de vivre de ses rêves.
La personnalité de Simon Leblanc, originaire du Pays Toy, semble s'être glissée, sans réserve dans cette conception de la vie. Foin d'un cumul de diplômes et des hochets de la réussite. Vivre de ses choix et de ses envies.
Ne le cherchez pas dans la vallée, sa discrétion est dans les gènes de la famille
! Simon, à proprement parler, natif de Lourdes est le second d'une fratrie de trois. Initié très jeune à la montagne par ses parents il n'aura de cesse de parcourir en solitaire, été comme hiver, à pied ou à skis, le Pays Toy, son Katmandou, sa source d'inspiration. Les vallées, les sentiers, les couloirs, les parois, les brèches, les crêtes, les pics, les sommets semblent le fasciner. Rien ne l'arrête et tel G. Ledormeur et tant d'autres, il quitte, souvent dans le plus grand secret, la maison familiale à la nuit pour vivre ses exploits et ne rentrer qu'à pas d'heure. De tous les sommets gravis de la chaîne un semble avoir sa préférence (et non des moindres)
: le Pic Long 3 192 m, le troisième plus haut sommet des Pyrénées. Il l'a grimpé plus d'une vingtaine de fois sans exclusivité de la voie empruntée. H. Russell avait sa montagne, Simon Leblanc a virtuellement la sienne mais sans les attributs temporels alloués par l'administration à ce Franco-Irlandais.
En 2006 il obtient à la faculté de Pau une licence de Géographie. Ville où il décréta un jour, «
qu'on y a la plus belle vue de la Terre». A compte d'auteur, il y publiera son premier livre d'une poésie enivrante, «
Insolite Ascétisme» témoignage de son attachement viscéral au Pays Toy. Il milite «pour que l'homme se sente bien là où il vit. Que sa mobilité soit celle du corps, de l'âme et de l'esprit et pas celle du moteur».
Diplôme en poche et en phase avec ses convictions, il enchaîne et s'inscrit aux cours de l'École de Berger de St Palais. Fort de cette formation appliquée, il cherche une place de berger, métier peu ou pas encore développé dans les Pyrénées. Ses recherches le conduiront à trouver un poste auprès d'un Groupement Pastoral en Haute-Maurienne à Bramans commune de Val Cenis. Sise sur les pentes herbeuses de Bramanette.
A la fin des années 90, la présence d'un berger s'impose là-haut. Les loups en provenance d'Italie ne connaissent pas les frontières. Les moutons ne peuvent plus rester dans les estives sans surveillance. La transhumance du troupeau de brebis composé aujourd'hui de Mérinos à l'instinct grégaire élevées pour la laine et de Thônes et Marthod, brebis savoyardes rustiques (l'équivalente de nos barégeoises) dont la tendance naturelle est de se disperser vers les prairies verdoyantes imposent la présence d'un berger. Arrivés sur le lieu de leur villégiature estivale, le berger se substituera aux propriétaires dès la fin juin.
Les bêtes durant l'été, trois à quatre mois, vont successivement changer d'estive et d'altitude
: 2000 m, puis 2300 m puis 2600 m. Raisons
: exposition des prairies, qualité et générosité de l'herbe, température etc. Une fois atteintes les 1000 bêtes, 800 brebis, 200 agneaux sont sous la responsabilité du berger assisté de sa meute. Les prairies sur le vallon de Bramanette sont généreuses, arrondies, bien exposées et dominent de splendides paysages de haute montagne. Il change ensuite de versant par un col pour le secteur d'Etache. (L'hiver Simon peut être contacté sur «camptocamp.org» le site des montagnards avec le pseudo Simon d'Etache).
Le berger dispose à chaque changement de lieu d'un petit chalet spartiate aux commodités restreintes. Lumière grâce à deux panneaux solaires portatifs et a une frontale. Pas de quoi faire la fête mais Simon n'est pas là pour ça.
La présence d'une source ou d'un ruisseau à proximité offre «l'eau courante» de quoi subvenir aux besoins de base. Ceux qui n'envisagent pas de commencer la journée sans prendre une douche s'abstenir…
En fin de journée le troupeau aux sonnailles constantes est parqué dans un enclos pour y passer la nuit. La présence de deux Kangal (race turque) grands chiens de berger puissants, assure la protection nocturne des brebis. (Ces chiens ont remplacé les patous de l'époque). Par chance les loups en mal de viande fraîche ont généralement peur des chiens bien que… Une année, un soir de tempête, l'attention des chiens et du berger ayant été trompée, il perd sept brebis
! Dans la journée, trois Border Colley, ceux des éleveurs et le sien, l'assistent dans la conduite des moutons, la nuit leur présence tient chaud au maître. A chacun son rôle.
La responsabilité du berger en altitude est aussi de s'assurer de la bonne santé des bêtes. A ce titre il doit surveiller chaque jour leur comportement, subvenir à l'imprévu et notamment à une multitude de soins sur le cheptel. Piqûres, plâtre pour une patte cassée, soins des plaies, coupe des onglons, distribution de sel etc. Ce n'est pas à proprement parler un club de vacances…
Le berger, les 35 h connaît pas
! d'autant qu'il assure présence et surveillance 6/7 jours voire 7/7 du lever au coucher du soleil. Il doit être si possible joignable ou en capacité de joindre au téléphone un éleveur ce qui implique de connaître les lieux de tonalité dans ses migrations et déplacements.
Tous les quinze jours, trois semaines, il reprend contact avec «la civilisation» et descend au marché en ayant préalablement laissé les consignes à son remplaçant d'un jour. On peut aimer ce métier particulier mais il faut néanmoins prendre le temps de se sustenter un minimum. L'eau vive et fraîche, si pure soit-elle, n'a jamais nourri son homme.
Certains penseront que Simon vit toute la journée dans un paysage de carte postale qu'il affectionne. Montagnes dont les contreforts sont recouverts de forêts d'épicéas de mélèzes et de prairies. C'est oublier qu'il est tributaire aussi dans l'exercice de son métier des conditions atmosphériques changeantes. Les journées s'écoulent et ne se ressemblent pas, chaleur, refroidissement, vent, orages parfois violents et le plus difficile l'arrivée inopinée du brouillard. Ces nuages chargés d'humidité qui peuvent s'abattre rapidement sur le relief nécessitent une plus grande vigilance. Pas question de perdre des bêtes ou que des loups profitent de la situation pour saisir leur chance. L'attention est au maximum.
Simon le pyrénéen exerce ce métier en Haute-Maurienne depuis 18 ans durant les trois à quatre mois d'été. Sa présence constante fait désormais partie intégrante du paysage au même titre que le troupeau. Métier solitaire pour lequel les éleveurs doivent faire confiance sans réserve. En contrepartie d'un confort moral. Vie rythmée par celle des bêtes, du temps, du silence et des paysages qui changent à toute heure de la journée en fonction de la lumière et des conditions atmosphériques. Havre de paix, d'indépendance et de responsabilité.
L'hiver venant, loin des pâturages et des brebis retournées dans la vallée Simon revient au Pays Toy.
Il change de carte postale et entame «sa seconde vie». Durant quatre mois au sein de la Régie de Luz Ardiden, il va se confronter aux va et vient constant des vacanciers partis à l'assaut des pistes. Une autre vie, faite de bruits et d'agitation mais dans ce pays où sa passion semble inassouvie et éternelle.
Le soir au fond de la vallée dans le jour qui s'éteint il peut s'évader sans réserve. Il entre en ascèse et s'immerge dans une ascension du Pic Long qu'il connaît si bien.
«L'heure du départ approche, et je n'ai toujours pas sacrifié à mon rituel qui consiste à gravir ma belle fiancée, mon alpha et mon oméga. Samedi, c'est «the jour J», le jour ou jamais, d'autant plus qu'une voix se fait présente: la voie d'Estibère-Male, sauvage, détournée, belle et mystérieuse, mixte et variée ; couloirs de neige, arête rocheuse, pentes raides, bref la panoplie du montagnard.»
Extrait de «Insolite Ascétisme» de Simon Leblanc.
Photographies: Philippe LEBLANC