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Il est pour beaucoup un acteur de la nostalgie du temps passé. Dans tous les villages, le boulanger était partout le bienvenu, attendu comme un personnage indispensable. Au fil des temps, il était même devenu le familier et parfois le confident de la maison. Il y avait ceux qui se faisaient déposer chaque jour, un pain ou une baguette derrière leur volet, sur un rebord de fenêtre ou sur la boîte aux lettres. Qui ne se souvient de ces magnifiques «<span class="ins"><span class="it">miches</span><span class="ins">»</span></span> aux croûtes craquantes et à la mie si bien levée. Ce pain que la «<span class="ins"><span class="it">mémé</span><span class="ins">»</span></span> enveloppait dans un linge et qui se conservait une bonne semaine sans jamais perdre de sa qualité. Le pain quotidien participait à l'essentiel de notre nourriture. Si vous avez passé votre enfance à la campagne ou si, vous alliez en vacances dans un petit village, vous avez forcément connu ces marchands qui utilisaient un double coup de klaxon depuis leurs camionnettes pour signaler leur arrivée et vendre du pain, de la viande, du poisson ou tout autres denrées. Tous étaient contents de le voir, tant il rythmait les journées. On discutait un peu avec lui avant d'acheter le pain. Beaucoup le tutoyaient. À chaque passage, l'animation de leur arrivée créait un petit événement. Une image courante dans les années 50, le fourgon Citroën HY avec son panneau latéral et son hayon arrière relevés pour servir les clients, que tout le monde appelait le Tub (Traction Utilitaire Basse) et la 4L fourgonnette Renault servaient surtout aux boulangers. <span class="st">Trois générations de boulangers</span> Les trois générations de boulangers de Luz que nous allons évoquer ici, un siècle de boulangers, est celle des Vergez. Tout d'abord Alexis (1844-1904), puis Léon (1879-1961) et enfin Victor (1906-1988). Gorges, son fils, précise rapidement<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">À Luz, il y avait les Vergez Martinou, moi, je suis un Alexiot</span><span class="ins">»</span></span> Cette histoire a commencé il y a bien longtemps, le jour où Alexis Vergez, né à Nestalas le 24 avril 1844 épouse à Luz le 24 janvier 1872, Victorine Majesté, fille de Martin Majesté Brassier et de Marie Soulé Menbielle. La souche Vergez, tantôt écrite d'ailleurs Vergès selon les actes et les signatures, est bien issue de Nestalas, à l'époque commune séparée de Pierrefitte, puisque Alexis est le fils de Jean- Marie Vergez, laboureur à Nestalas et de Josèphe Crampe aussi native de Nestalas. La cérémonie de Luz est effectuée en présence de Marcel Suberbie (28 ans) de Nestalas, de Thomas Bégarie (43 ans) boucher, de Lucien Gabin (24 ans) maréchal-ferrant et de François Rivière (39 ans) cultivateur, tous trois domiciliés à Luz. Alexis et Victorine sont décédés tous les deux en 1904. C'est leur fils Léon, le grand-père de Georges qui prit la suite. Léon, Hélier Vergez est né à Luz, le 16 juillet 1879. Il épousa, à Luz, le 15 mars 1904, Jeanne, Madeleine Pouey (1883-1961), fille de Jean-Marie Pouey (1846-1926) et de Raymonde Saziette (1854-1944). Le maire signataire de cet acte est Jean-Bernard Mouniq. Les témoins sont Pierre Planté (45 ans) greffier, cousin de la future, Pierre Jeantoy (58 ans) propriétaire, Isidore Peynet (25 ans) et Henri Sassissou (28 ans), cafetier, tous domiciliés à Luz. «<span class="ins"><span class="it">Mon grand-père Léon faisait déjà les tournées, mais à cheval. On était bien sur content de le voir et il s'arrêtait d'ordinaire boire un verre. Bien souvent, c'était le cheval qui le ramenait<span class="ins">!</span> Ce sont Léon et Madeleine qui ont acheté la boulangerie. Ce sera la Boulangerie Centrale, qui deviendra avec le fils Victor, la Boulangerie Pâtisserie Centrale. Ils habitaient au-dessus. Ma grand-mère était handicapée, souffrant de rhumatismes déformants. Ils firent l'acquisition d'une maison, avenue de Saint-Sauveur, avec l'idée que quand ils prendraient leur retraite, ils viendraient en profiter. Mais Léon est mort avant.</span><span class="ins">»</span></span> La famille Pouey était une grande famille de Luz avec de nombreuses propriétés et entreprises, dont l'hôtel de Londres. Léon mourut, à Luz le 10/11/1936, à l'âge de 57 ans. Son épouse Jeanne, Madeleine est décédée le 7/03/1961, à l'âge de 77 ans. Leur fils, né le 8/04/1906 à Luz, se prénommera Victor, Alexis, Léon en hommage à ses deux anciens. Georges ajoute<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Après avoir suivi sa scolarité, il fallait effectuer un choix et Victor ne voulait pas être boulanger. Il aurait voulu être ingénieur électricien et il aurait pu le devenir, car il était performant intellectuellement. Mon père était pâtissier de formation, mais ce n'était pas sa motivation. Il se fit avoir, en quelque sorte, et il a donc repris la boulangerie. Il était fils unique et quand il a annoncé vouloir être ingénieur, ma grand-mère Madeleine lui répondit<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Pourquoi veux-tu aller travailler chez les autres alors que tu peux être patron chez toi<span class="ins">?</span></span><span class="ins">»</span></span> Il avait dix-huit ans, il est resté et il est devenu boulanger.</span><span class="ins">»</span></span>. En présence de deux témoins, Pierre Poey, sans profession et de Lucien Lavantès, garagiste, le maire de Luz, Jules Camarot, Chevalier de la Légion d'honneur va procéder, le 2/06/1937 à Luz, au mariage de Victor, Alexis, Léon Vergez avec Marie, Armande, Henriette Labarrère, née à Luz le 3/03/1907, alors résidente à Bayonne. Elle est la fille de Pierre Labarrère et de Céleste, Maria, Pauline Peyta. Marie était une maîtresse femme. Elle sortait d'un milieu simple, mais elle avait été formée par une tante qui était gérante d'un grand hôtel à Biarritz, cité balnéaire qui était le «<span class="ins"><span class="it">Saint-Tropez</span><span class="ins">»</span></span> de l'époque. Deux ans après son mariage, Victor est mobilisé. Il est alors affecté au Liban, qui était sous protectorat français. Ce fut le seul et le plus beau voyage de sa vie. Georges précise<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Ma mère a continué les tournées. Elle se faisait aider par Guy Cousté, mais elle ne savait pas conduire. Mon père m'a raconté que les toutes premières fois, elle partait de Luz en première, vitesse qu'elle gardait jusqu'à Barèges, car elle ne savait pas passer les autres vitesses. L'armistice signé, Victor rentre à Luz, et chacun reprend sa tournée. Ma mère de Luz à Gavarnie avec la 4 L Renault et mon père celle de Luz à Barèges avec le Citroën Tub. Tu te rends compte, ils faisaient cela tous les jours<span class="ins">!</span></span><span class="ins">»</span></span> La boutique de Luz n'a jamais été fermée deux jours de suite et quand elle était fermée, certains passaient par-derrière pour demander du pain. «<span class="ins"><span class="it">L'hiver j'étais tout fier de l'accompagner dans sa tournée, et à l'époque la seule station de ski, c'était Barèges et le chasse-neige ne déneigeait que l'axe de Luz à Barèges. Arrivé à Betpouey, l'embranchement n'était pas déneigé. Alors, soit il accédait au village en faisait la trace, soit le facteur était déjà passé, car il y avait une trace. On le retrouvait alors, au village. Mon père était bon sur la neige. Il était un des rares à manœuvrer sans se faire pousser. J'adorais aussi l'accompagner, une fois par semaine, à Héas pour livrer des pains de 2 kg. En bas de Sers, il y avait souvent des coulées qui obstruaient la route. Victor remplissait les «<span class="ins"><span class="it">saquéts</span><span class="ins">»</span></span> de tous ceux qui étaient venus à sa rencontre. C'était extraordinaire. Pendant la tournée, les employés tenaient la boutique, il y avait une véritable osmose. Les filles sont restées plus de trente ans 30 ans.</span><span class="ins">»</span></span> Il cite Marie-José Lafargue, Fatima et son mari Georges le boulanger, Paulette Majesté, Maguy Pujo. «<span class="ins"><span class="it">Ce relationnel très fort s'est créé avec ma mère, à l'ancienne et au fil des ans. De fait, il y avait une très bonne ambiance. À son retour de la tournée, le plus grand plaisir de mon père était de mitoner les croustades. Ah, les croustades de Victor, qu'il réalisait dans le plus grand secret, en préparant le parfum lui-même.</span><span class="ins">»</span></span> Georges a envie de raconter encore un peu le parcours de son père. Il ajoute<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Afin de bien comprendre le personnage, deux autres anecdotes pour terminer<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Un jour à Betpouey, un brave homme préoccupé dit à Victor que le médecin lui a demandé de manger du pain sans sel. Il ajoute, peux-tu m'en faire<span class="ins">?</span> Pas de problème lui répond Victor, je te ferai de «<span class="ins"><span class="it">petits bâtards</span><span class="ins">»</span></span> sans sel. L'homme repart content et recevra désormais son pain sans sel. Quelque temps après, lors de la livraison convenue, notre homme prend son couteau, ouvre son pain sur le champ et le déguste avec une grosse tranche de jambon au milieu.</span><span class="ins">»</span></span> Victor lui dit<span class="ins">:</span> et le sel du jambon<span class="ins">!</span> L'homme lui répond<span class="ins">:</span> le docteur m'a dit le pain sans sel, pas le jambon<span class="ins">!</span></span><span class="ins">»</span></span> Autre anecdote<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Lors d'une journée Tour de France, Victor se trouva coincé à Barèges et il n'eut d'autre solution que de rejoindre Luz, au milieu la caravane publicitaire, calé entre les voitures Frigidaire et Aspro, à la barbe des gendarmes. Tout le long de la descente, on entendait nourris par de nombreux applaudissements<span class="ins">:</span> Vas-y Victor, pédales, ils ne sont pas loin.</span><span class="ins">»</span></span> Ces deux anecdotes croustillantes témoignent bien de «<span class="ins"><span class="it">l'esprit de Barèges</span><span class="ins">»</span></span> Quand le fils Georges obtient son permis, il ose demander si on peut lui offrir une voiture. La réponse fut cinglante<span class="ins">:</span> «<span class="ins"><span class="it">Si tu veux perfectionner ta conduite, tu prends la voiture de ta mère et tu vas faire les tournées. Ils m'avaient enlevé le siège conducteur et je faisais la tournée de Gavarnie, le capot arrière ouvert, afin que la chaleur du pain tout chaud ne fasse pas fondre les pâtisseries.</span><span class="ins">»</span></span> Victor et Marie n'étaient pas intéressés par l'argent. Ils ne parlaient jamais ni d'argent, ni de retraite. Leur seule obsession, c'était livrer le pain quotidien. On travaillait dur dans la boulangerie. Souvent, les épouses des employés rejoignaient leurs époux la nuit pour «<span class="ins"><span class="it">papoter</span><span class="ins">»</span></span> un feu avec eux, sinon elles ne les voyaient jamais, car ils se croisaient souvent, l'un partant au travail et l'autre retournant à la maison. «<span class="ins"><span class="it">Parfois, mon père me disait<span class="ins">:</span> j'en ai marre de payer pour la retraite des autres, alors que j'ai 80 ans. Mais il revenait vite au pain, c'était leur vie. Comme j'étais fils unique, hélas après le décès de ma sœur Héliette, Françoise, Madeleine, Anne (18/11/1939-8/12/1945), j'aurai pu continuer à faire perdurer l'affaire familiale, elle était excellente. Après être allé à Lourdes puis au lycée catholique jésuite, le Caousou à Toulouse, endroit dans lequel, j'ai beaucoup appris, puis j'ai fait Sciences Politiques et j'ai passé des concours et rejoint Paris. J'ai adoré la vie parisienne. J'ai travaillé comme Attaché au ministère des affaires étrangères, puis comme Chef de bureau des anciens combattants, dont le travail le plus intéressant, chef du bureau du cabinet du ministre, rattaché directement au ministre. Cela s'est toujours bien passé. Puis quand j'ai prétendu à mes droits à la retraite, j'ai été bénévole correspondant du médiateur de la République pour régler les litiges entre les particuliers et l'administration, j'adorais cela. Grâce à une dame âgée de Gavarnie, qui tenait le café Claire Montagne, j'ai rencontré, ma femme Catherine qui était pharmacienne à Boulogne. En effet, cette brave dame, louait une chambre de son appartement parisien et les parents de Catherine avaient les clés, d'où notre rencontre. Je viens le plus souvent possible à Luz, et surtout tous les étés, dans la maison que devait occuper Léon.</span><span class="ins">»</span></span> Entre temps, l'établissement avait été repris par Jean-Claude Carrias. À ce jour, La Boulangerie Pâtisserie Centrale est au même endroit. Victor Vergez est décédé, à Tarbes, le 30/04/1988, à l'âge de 82 ans, sans jamais avoir pris sa retraite. Marie est décédée, cinq ans après, le 10 mars 1993, à Luz-Saint-Sauveur, à l'âge de 86 ans. Des générations de boulangers ont été amoureuses de leur métier. Alexis, Léon et Victor étaient de ceux-là, ils avaient la vocation tenace puisque beaucoup de ces hommes ont pris leur retraite dans leur boulangerie. Il faut dire pour leur mérite qu'à l'époque le métier était rude, on ne respectait pas trop les lois sociales du travail et quand c'était pour soi, c'était pire encore. Ils travaillaient plus de quinze heures nuit et petit jour compris. Le souvenir de Victor, toujours souriant, avec son inséparable sacoche en cuir, en bandoulière, est rangé dans la nostalgie d'antan. Le vieux Tub Citroën et la fourgonnette 4L Renault ont définitivement rejoint le garage des souvenirs.</span><span class="ins">»</span></span> <span class="sm"><span class="un">Légendes complètes</span><span class="ins">:</span> Photo 1<span class="ins">:</span> Signatures d'Alexis, de Victoire Majesté et des trois témoins lors du mariage de Luz Photo 7<span class="ins">:</span> La Boulangerie Pâtisserie Centrale à Luz. En vitrine l'affichette<span class="ins">:</span> Croustades du pays, spécialité de la maison Photo 8<span class="ins">:</span> Catherine et Georges dans la maison de Luz, jamais très loin du majestueux Viscos. Au mur la photo de la camionnette lors de la tournée de Grust <span class="un">Sources</span><span class="ins">:</span> Entretien avec Georges Vergez à Luz-Saint- Sauveur, 4/07/2025 - Archives départementales des Hautes-Pyrénées Photographies<span class="ins">:</span> Collection privée Georges Vergez - Photographies et cartes postales M.Pélégry</span>
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